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Variations sur un thème de Corelli

 

Lys dans l'eau bleu de Monet


Puce Introduction

-------L’improvisation, le vagabondage, le divertissement font partie des qualités requises pour varier un thème, l’explorer et, en quelque sorte, décomposer, grâce à un prisme souple et harmonieux, sa lumière. Rachmaninov a toujours apprécié ce petit jeu plaisant et délicat, comme le lui a rappelé Vladimir Vilshau :

Il y a bien longtemps, nous nous étions retrouvés un soir dans la manufacture de pianos d’Alexandre Eberg. Je me souviens que Youri Sakhnovski s’assit à un piano et toi à un autre. Sakhnovski commença à pianoter un chant russe, auquel tu répondis par une variation ; puis il joua une autre variation, toi une troisième, et ainsi de suite, de plus en plus gai … Je ne sais pas si tu t’en souviens, mais je voudrais te faire remarquer que ton amour de la variation date de là.

On attribuerait aisément la merveilleuse respiration mélodique des Variations Corelli à cet esprit de promenade, de petite suite pianistique, si on n’oubliait que le langage musical du compositeur a également gagné avec le temps - nous sommes en effet en 1931, une calligraphie plus souple, aérée, dépouillée.

Contrairement à la
seconde sonate, véritable matière sonore en ébullition, la composition est ici disciplinée par le motif principal sur lequel elle doit, comme par gravitation ou aimantation, retourner sans cesse. De sobres et élégantes circonvolutions autours de cet axe unique, tiré d’une ancienne danse espagnole, la Folia, utilisée par Arcangelo Corelli dans sa sonate pour violon n°12 opus 5. C’est donc œuvre d’architecte qu’entreprend Rachmaninov à partir de cette première pierre, très courte, aux ouvertures très réduites. Le thème - noble, simple et désenchanté, s’intègre pourtant très bien dans l’univers musical du musicien, d’une très rare et infinie pudeur. Car les Variations Corelli, bien autrement qu’une simple et plaisante ballade, déploie très lentement, comme l’aube d’une tendre nuit, un monde flottant, réservé et retenu, d’un secret détachement … Il y a quelque chose de doucement désabusé, presque muet, qui succède à chaque instant aux petites escapades du pianiste, et qui les enveloppe sobrement et silencieusement de laine. Nous n‘entendons plus, dans ce cosmos léger et bleuté, de longues lamentations, mais plutôt un art de l’évocation, du demi-mot, proche de l’aquarelle ou de l’estampe. On songerait, à chaque retour du noble motif, décanté et épuré, à cet haïku (cet autre domaine des impressions éphémères) d’Issa :

Ce monde de rosée
n'est qu'un monde de rosée ~
et pourtant... oh ! et pourtant...

Puce Description de l'oeuvre

On comprend donc que l’opulence sonore et la virtuosité pianistique ne font pas parties de l’univers des Variations Corelli. Et cependant, malgré son laconisme, les vingt suites qui la constituent se courbent sous les doigts du pianiste avec une expression et une gravité des plus enivrantes. L’œuvre réjouit l’auditeur par ses innombrables nuances et ruptures, mêlant festivité, accalmie, emportements badins ou plus sérieux, entonnant ici un menuet (troisième variation), là une toccata (septième), plus loin un scherzo à la veine tzigane (dixième et onzième) ou encore un nocturne (quinzième). Contrairement au schéma classique que certains commentateurs ont cru percevoir (où se succéderait, après un premier mouvement de la variation une à treize, un mouvement lent composé des variations quatorze et quinze et un mouvement vif de la variation seize à vingt), l’œuvre se dévoile calmement dans une série d’impressions éparses, hésitantes, richement construites autours du motif de la Folia. Ainsi la tendre ouverture de l’œuvre est-elle brusquement bousculée dès la cinquième variation par une rafale amusée d’arpèges. De même, la très belle chevauchée finale, rythmique et souriante, encore toute trépidante, se ravise-t-elle de manière inattendue. Le feu s’éteint alors dans un ultime tableau où le motif principal s’estompe en quelques secondes à peine…

Si l’œuvre est légère (elle annonce d’ailleurs les futures variations du musicien sur le vingt-quatrième Caprice de Paganini, sa célèbre
Rhapsodie), son pinceau est cependant beaucoup plus intime et pudique que ne le sera celui de sa suivante (que l’on pense par exemple à la très belle et langoureuse dix-huitième variation de la Rhapsodie), climat plus sobre que confère déjà l’usage du piano seul. Les Variations Corelli sont en somme bien plus représentatives de leur auteur, malgré la différence de succès entre les deux pièces. Car la composition connaîtra un accueil très tiède, le compositeur allant jusqu’à abréger l’œuvre suivant le « flottement » des auditeurs :

Je les ai jouées une quinzaine de fois, écrit-il à Medtner le 21 décembre 1931, mais jamais dans leur continuité. Je me suis guidé sur les toux du public. S’ils toussaient de plus en plus, je sautais la variation suivante. S’ils cessaient de tousser, je jouais normalement. A un concert, je ne me souviens plus lequel - c’était dans une petite ville -, ils toussaient tellement que je n’ai pu jouer que 10 variations (sur les 20). J’ai atteint mon record à New-York, où j’en ai joué 18.

Le manque permanent de confiance en lui et sa sensibilité à la critique ont d’ailleurs conduit Rachmaninov à autoriser qu'on indique sur la partition publiée la possibilité d'omettre les variations 11, 12 et 19, au choix ...


Pour continuer la découverte …

Informations
Variations sur un thème de Corelli, Opus 42 (Sonate n°12, basée sur le thème de la Folia)
Achevées le 19 juin 1931 au "Pavillon"
Dédiées à Fritz Kreisler.
Première exécution à Montréal par le compositeur le 12 octobre 1931.
Publiées par Tair.

Extrait sonore
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