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Toucher au plus profond de l’âme
Colères souterraines et tendres poèmes.

Par Laura F.

 

Tableau de Lévitan

Rachmaninov… pour moi, ce sont avant tout ces cloches sombres et menaçantes du deuxième concerto, ce « chuchotement des forges du néant » entendu pour la première fois dans une chaleur torride à l’autre bout du monde, et qui évoque des gouffres brûlants, une machine infernale qui s’éveille, gronde, une destruction prochaine, une colère souterraine qui va bientôt exploser. Une armée de violons déferle sur le monde pour tout ensevelir. Des images, de drôles d’images incohérentes mais puissantes, délicieuses pour l’imagination. Qui sait ce que le compositeur avait en tête en écrivant cela ? Et peu importe, peut être. S’approprier la musique en y mettant ses propres pensés, est-ce la trahir, ou au contraire être fidèle aux émotions qu’elle éveille ? Et puis arrive le point culminant, toujours dans le premier mouvement, qui semble concrétiser l’invasion tant annoncée. Invasion de quoi au juste ? De notes, de monstres ou d’idées noires, que sais-je ! Mais invasion terrible, totale, violente invasion qui détruit tout sur son passage. Et il n’y aura qu’une triste petite flûte pour tenter de réparer tout cela, dans un deuxième mouvement d’une tendresse bouleversante…

Continuant ce sublime parcours de découverte à l’aveuglette, entraînée par le plus merveilleux des guides, c’est ensuite la sonate pour violoncelle qui s’impose. Inoubliable, elle touche et émeut comme un tendre poème, comme une caresse, comme un soir d’automne (désolée pour le cliché…). Puis les danses symphoniques nous prennent et nous entraînent dans leur folle passion, s’arrêtent pour une douce complainte, et repartent de plus belle dans un roulement de tambour festif. Et enfin, dans la quasi-obscurité d’une chambre étroite, être attaquée pour la première fois par l’île des morts ! Entendre, voir les rames allant et venant inéluctablement, les oiseaux annonçant l’île toute proche, et l’apercevoir enfin, sombre et menaçante, nous dominer de toute sa hauteur. Passer ainsi des heures, dans le noir, à se raconter des histoires, à se peindre des tableaux, à se monter des théories, pour tenter de comprendre ce que peut bien être cette mort, si sombre et tourmentée, dans l’esprit du compositeur. Voila ce que peut représenter pour moi ce grand artiste, qui ne m’appartient pas mais qui m’accompagne malgré moi dans des rêveries et des épanchements merveilleux. Un compositeur qui a le don prodigieux de toucher au plus profond de l’âme.