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Promenade-découverte
Quelques indications personnelles avant de commencer à écouter Rachmaninov

 

Rachmaninov jouant durant un concert aux Etats-Unis

« Dans mes compositions, je ne fais aucun effort conscient pour être original, ou romantique, ou national, ou quoi que ce soit. J’écris la musique que j’entends en moi, aussi naturellement que possible.»
Rachmaninov

-------On ne saurait masquer à l'auditeur exigeant et raffiné qu'il y a souvent chez Rachmaninov un plaisir physique et voluptueux auquel on ne consent pas, d'une certaine manière, puisqu'il nous emporte sans autre forme de procès. C'est dans la "griserie d'un élan lyrique absolument irrésistible" (Vladimir Jankélévitch) que beaucoup d'oeuvres culminent, soit par le biais d'une ultime et fantasque révolte (la réexposition brûlante du premier mouvement du Second Concerto, l'apothéose terrible de la Première Symphonie dans le finale, ou encore le Prélude en ut dièse mineur), soit dans le tendre embaumement d'une mélodie ondoyante (le fameux troisième mouvement de la Seconde Symphonie ou le second du Premier Concerto, d'une très rare et soigneuse poésie), ou encore dans les déhanchements rythmiques contagieux et jubilatoires de ces finales festifs et parfois tziganes. La musique de Rachmaninov a une forte dimension orphique : elle est un chant de séduction captivant et capiteux, d'où la défiance et le rejet qu'elle peut susciter. Si nous devions alors conseiller à cet auditeur raffiné certaines musiques du compositeur russe, nulle doute que nous lui parlerions d'abord des Variations Corelli, avec la sobriété et l'élégance de sa facture (très "classique", d'ailleurs), la Sonate pour violoncelle, une de ses compositions les plus authentiques et les plus délicates, ou encore nombre d'Etudes-Tableaux.

Au contraire, ceux qui, comme l'écrit à nouveau Jankélévitch, consentent plus volontiers à "l'ivresse qui nous emporte", se devront de rencontrer une oeuvre qui, si elle n'est pas la plus représentative de son auteur, reste essentiellement la plus enivrante : le
Second Concerto pour piano. Rarement musique aura frôlé avec une telle intensité l'extase de l'évidence. Rarement composition aura mêlé les vertus de l'évanouissement et ceux de l'éruption avec une telle ardeur et une telle réussite. Peut-être faudrait-il parler également du flamboiement répété du Premier Concerto ou de l'allègre et réjouissant Troisième Concerto. Mais au fond, une fois que vous avez posé pied à gauche ou à droite de cette ligne de démarcation que nous sommes en train de tracer, entre l'effusion et l'ellipse, entre la suggestion et l'exaltation, peu s'en faudra pour que vous partiez à la découverte de l'ensemble de l'oeuvre ainsi circonscrite. Evidemment ce découpage n'est qu'une invention malhabile qui n'a d'autre utilité que de cerner au mieux nos attentes musicales, car combien d'oeuvres entremêlent finalement raffinement et lyrisme éclatant ? La Seconde Symphonie et les deux Suites pour deux pianos par exemple. Pourtant, Vladimir Jankélévitch lui-même, dans les pas de Rachmaninov d'ailleurs, opposait au Second Concerto pour piano (si célèbre, trop célèbre) et au Prélude en ut dièse mineur (dont le compositeur russe souffrait d'être le fameux auteur) le quatrième Concerto, noble et nostalgique, la Troisième symphonie ou encore la grande Symphonie chorale Les Cloches, l'oeuvre que Rachmaninov considérait, avec les Vêpres et les Danses Symphoniques, comme étant sa meilleure.

A la limite, bien sûr, il faudrait tout écouter. Mais l'important est peut-être de comprendre la poétique et l'esthétique du compositeur afin de saisir, justement, la venue de ces délices mélodiques généreux lorsqu'ils surviennent, et la pudeur charmante et délicate, des plus touchantes, lorsqu'elle s'annonce. Comprendre pourquoi, au coeur des ces matières sonores en ébullition que sont les deux
Sonates pour piano se trouve ces mouvements lents merveilleux, douloureux et profonds ? Saisir pourquoi le dixième Prélude opus 32, peut-être le plus beau, dont le carillonnement mélancolique est un peu défait, un peu branlant, est comme frappé par l'incontestable, par l'évidence présente de sa peine, de sa peine faite chair, et comme rien ne pourra le départir de l'illumination de cette réalité. Apprendre pourquoi, après une ouverture entraînante et grisante, la première Danse symphonique semble incapable de taire un solo de saxophone d'une tendresse et d'une humanité si intense. C’est qu’il existe comme une intuition originelle, au sens de Bergson, chez Rachmaninov, une intuition première, antérieure à toute réflexion : le sentiment inconsolé et anxieux du passage indifférent du temps, jetant sur toute chose des airs de ruine et d’échec, un voile de silence intolérable. Le musicien est ce poète qui donne droit de cité dans l’univers aux choses mortes, présentes bien qu’absentes, espérées et fuyantes. Et la vie, lui apparaissant d’un seul tenant si profondément triste et si profondément heureuse, il lui était impossible de ne pas exprimer ce presque rien de joie ou ce presque tout de douleur, suivant qu'elle impose à lui l’avers ou l’envers de cette pièce irréductible…



Pour continuer la découverte de Rachmaninov, nous renvoyons à la rubrique consacrée à son univers musical (qui propose une série d’introductions thématiques à son œuvre) et plus particulièrement à l’article "L’expérience musical de Rachmaninov" qui expose, justement, son esthétique et sa poétique.
Enfin, n'oubliez pas que vous pouvez poster vos expériences de sa musique dans la
rubrique consacrée.