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Préludes
"Une
petite pièce peut être un chef-d'oeuvre durable, tout
à fait au même titre qu'une grande composition. [...]
Quand j'écris une petite pièce pour piano, je suis
entre les mains de mon inspiration thématique, qui doit
se réaliser dans la brièveté et sans détours."
-------A la suite de Chopin, mais dune manière plus libre et personnelle (les tonalités étant jetées dans le désordre), Rachmaninov termine en 1910 son dernier recueil de Préludes, opus 32, clôturant ainsi le cycle de 24 préludes commencé en 1903 avec les dix pièces composant lopus 23. Le compositeur fait précéder ces deux opus du fameux Prélude en ut dièse mineur, de vingt ans antérieurs. Lessentiel, évidemment, se trouve dans les pièces suivantes, que ce soit pour la maturité du langage ou pour la sensibilité, mais on ne saurait passer sous silence une composition aussi importante dans la vie de Rachmaninov. Lauditeur exigeant et allergique aux excès romantiques pourra donc sauter cette première partie pour découvrir immédiatement les grands Préludes des opus 23 et 32. Quant aux autres, avertis par la présente introduction, peut-être pourront-ils apprécier à sa juste valeur cette pièce sans se leurrer de ses faiblesses.
Lenchantement,
pourtant, est ailleurs, ou plutôt plus tard : dans
lopus 23 et 32, comme Rachmaninov le note d'ailleurs
lui-même :
Ayant poussé la porte étroite qui chancelle, Rachmaninov se promène, ainsi que Verlaine,
dans
le petit jardin On limagine
volontiers, en effet, dans la propriété dIvanovka,
ou sy promener par la pensée, nostalgique, durant
son long voyage aux Etats-Unis en 1909. Et on inclinerait
facilement à éclairer nombre de ses Préludes
poétiques par des lumières déclinantes et dorées :
celles des soirs bleus dété, par exemple, pour
les pièces composées daoût à septembre 1910.
Bien entendu, Rachmaninov ne se départ pas de son
apparente austérité, et cest avec rigueur
quil rappelle que le genre, tel quil le
conçoit,
Seulement, la
définition nest ici quun point de départ,
car bien souvent perce sous le morceau de « musique
absolue » les dimensions dun véritable
Nocturne (par exemple le n°10
de lopus 23, refermant
le premier opus dans la méditation), dune Romance
(le n°6 de lopus 23, taillé dans la même étoffe que la Romance
de la Seconde suite pour deux pianos ou que le Second Concerto pour piano), dun Scherzo, dune peinture
(ce quen somme André Lischke appelle un «
kaléidoscope » détats dâme poétiques,
montrant leur auteur sous ses divers aspects musicaux,
psychologiques, techniques et sentimentaux). Ainsi, le
réseau de sens de ces vingt-trois Préludes
restant déploie des racines dans un univers beaucoup
plus profond et plus dense que prévu et, dans celui-ci,
lastre qui, par gravitation ou par aimantation,
fédère un grand nombre de compositions, reste la Russie.
Nous parlions donc de peinture, et tel est le cas pour
lopus 23 - Youri Glebov le décrira même,
éloquemment, comme étant
, et à plus forte
raison encore pour lopus 32.
Et en effet, sous le carillonnement bouleversant de ses accords (qui semblent peindre la génération, la formation foudroyante et quasiment physique de la nostalgie), le Prélude n°10 opus 32, une des compositions les plus fortes de lensemble du recueil, fut inspiré par le tableau dArnold Böcklin intitulé Le Retour (le peintre allait dailleurs à nouveau inspirer le pianiste dans les Etudes-Tableaux et lÎle des morts). Dans un registre proche, le Prélude n°5 de lopus 32, d'une rare douceur, également habité par une nostalgie défaite et profonde, témoigne cependant dune affectueuse et charmante rêverie, avec ses sonorités enfantines et légères (peut-être la réminiscence d'une scène d'enfant ou de famille ?), avec sa « candeur délicieuse » (Guy Sacre).
Bien entendu,
lallégresse éclot avec une égale intensité
lorsque le musicien russe confère à sa musique sa verve
typique et contagieuse. On ne saurait, par exemple, ne
pas évoquer les Préludes
n°2 et n°5 de lopus 23, si souvent joués (et si Guy Sacre
nhésite pas à qualifier le n°5 de « marche
de pacotille à l'espagnolade », il nen garde
pas moins un irrésistible pouvoir de séduction qui en a
fait toute sa réussite) ou encore le carillon
jubilatoire et effréné du n°3
opus 32. On a justement fait
remarquer que lenchaînement des pièces révèle
de troublantes sautes dhumeur. Le premier Prélude de lopus
32, par exemple, est vif et
dynamique lorsque le second est laconique et évasif. De
même, le trépidant n°6
opus 32 est encadré par
deux complaintes très douces, des élégies. Cest
que Rachmaninov na pas écrit son cycle comme une
nouvelle, composée de différents chapitres, mais
plutôt comme un recueil de poèmes dans lequel
lauditeur ou le musicien cueille selon son humeur.
Mais ceci nempêche pas le compositeur russe de
donner une structure à son ouvrage, de manière à
conserver l'attention de l'auditeur au cas où le
pianiste joue le recueil dans son intégralité. Ainsi,
si le premier opus se clôt dans la méditation, le
second se termine, pour le bonheur du public, dans les
majestueux accords du Prélude
n°13, en forme
dapothéose.
Informations Dix Préludes,
opus 23. Extrait
sonore Extrait
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