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L'Île des morts

 

L'Île des morts d'Arnold Böcklin

"Pour une fois, loin de toutes ces "danses macabres" et de ces "danses fantastiques" qu'on aime mais auxquelles on ne croit pas plus qu'à un film de vampires, un compositeur a réussi à nous concerner avec une représentation de la fatalité de la mort."
Michel Chion

Puce Introduction

-------Chaque voyage musical entrepris avec Sergueï Rachmaninov vers des îlots pianistiques ou des continents orchestraux encore enténébrés, et ce malgré toute l’activité du commandant, dérive le plus souvent vers un Cap Horn de tristesse. Voyez par exemple comment la première des Danses Symphoniques, ultime variation sur le thème de l’expérience humaine de l‘existence, se réfugie, après un début trépidant et rythmique, dans une douce et longue complainte au saxophone. Ceux qui évitent les Charybde de son œuvre, maelström des ténèbres dans l’océan de nos crânes, tombent alors immanquablement sur Scylla, une île des morts où une obsédante et maladive atmosphère déploie ses bras jusqu’en mer pour tendre en cadence votre embarcation dans sa gueule.

L’Île des morts jouit d’une place particulière dans la musique de Rachmaninov : elle est l’une des premières où le compositeur s’occupe littéralement du problème de l’existence dans un face à face manifeste (on peut trouver un semblable combat dans la
première symphonie en ré mineur ; le compositeur "récidivera" d'ailleurs quatre années plus tard, en 1913, dans sa symphonie chorale Les Cloches, symphonie avec laquelle cette Île des morts entretient certaines ressemblances, nous y revenons dans notre article sur Les Cloches). Et cependant, l’architecture de l’œuvre est d’une finesse et d’une construction si exemplaire, malgré la densité du matériau, que la composition ne se laisse absolument pas déborder par le sujet, ô combien lyrique et romantique, de la pièce. Elle le mène et le contient, bien au contraire, et le met en relief de manière spectaculaire.
C’est là sa deuxième particularité : elle est un chef d’œuvre d‘orchestration reconnu de tous. Léopold Stokowski, le célèbre chef d'orchestre, le premier. Il écrivait ainsi à Rachmaninov le 18 mars 1933 :

En me replongeant dans l’Île des morts en vue de ces concerts, j’ai été profondément impressionné par son unité stylistique et formelle. Sa force métaphysique ne m’a jamais paru aussi grande, mais surtout je n’avais jamais mesuré la perfection de sa structure. Cela se déploie depuis les racines, jusqu’aux branches, aux feuilles, aux fruits - exactement comme un arbre, ou comme la musique de Bach.

Elle fut également la seule composition du russe que dirigera jamais Toscanini, le grand chef d’orchestre italien.

Dessin de Victor Hugo

Le problème de la mort n’attendait, dans les cavernes de Rachmaninov, qu’un choc suffisamment électrique et terrible pour se matérialiser totalement en musique. Nous possédons le témoignage de Marietta Chaginian, assez long mais fort instructif pour imaginer cette Île des morts, sur le rapport qu’entretenait le compositeur avec le trépas :

Il me demanda d’une voix hésitante et inquiète : « quelle est votre attitude envers la mort, chère Ré ? Avez-vous peur de la mort ? » … Les deux décès consécutifs de Scriabine et Taneïev l’avait affecté profondément, il venait de lire un roman à la mode sur la mort, et tout cela l’avait rendu malade de terreur. Auparavant, il avait juste peur des voleurs, des gangsters, des épidémies, mais il arrivait à peu près à faire face. Or, ce qui l’effrayait dans la mort, c’était précisément son incertitude. Il trouvait terrible qu’il exista quelque chose après la mort. Mieux valait pourrir, cesser d’exister, disparaître à jamais.
(Souvenir d’une rencontre avec Rachmaninov, note de novembre 1915).

Le choc a lieu lors d’un voyage à Paris en 1907 devant la reproduction en noir et blanc du célèbre tableau d’Arnold Böcklin, l’Île des morts, où figure Charron convoyant une âme morte aux abords d’un îlot rocheux sombre et énigmatique. L’idée d’un poème symphonique va mettre un an et demi à prendre forme, le compositeur concevant peu à peu le traitement musical, la « peinture par le son » qu’il pourrait employer. Pourtant, l’imaginaire du tableau ne servira que de déclencheur et de vecteur : en effet, si le poème symphonique ne s’arrêtait qu’à la scène exposée par le peintre il durerait moitié moins. Cela se comprend si nous divisons schématiquement la composition en quatre parties : 1) le voyage sur l’océan en pleine nuit jusqu‘à ce que l‘île émerge à l‘horizon, 2) l’approche et l’entrée dans l’île, 3) la mort - épisode le plus difficile à interpréter, puisque le plus personnel, le tableau ne suggérant pas le comment du dénouement, 4) immédiatement suivis du départ de Charron, paisible et serein, l’aurore clôturant la pièce.

Malgré, donc, l’énergie personnelle et passionnelle qui anime sa partition, Rachmaninov fait montre d’une maîtrise de l’orchestration - et donc de ses propres questionnements - absolument remarquable. Comme il le souhaitait pour la plupart de ses compositions, mais ici avec une puissance saisissante, un véritable attentat est commis chez l’auditeur, le monopolisant et l’hypnotisant totalement. Dès le début, le mouvement lugubre des rames l’entraîne inexorablement aux cotés de Charron. Rachmaninov ne se "moque" pas de nous, l’île est vraiment funèbre, et l’échec serait que votre cœur ne sente pas en lui de véritables funérailles lorsque sa musique vous emporte avec elle (en écoutant, par exemple, l'inquiétant solo de violoncelle avant l'entrée dans l'île). En bref, et comme l'écrit Michel Chion, l’Île des morts est un danger, on ne l’écoute pas comme on écoute, par exemple, la Danse Macabre de Camille
Saint-Saëns (même si, bien entendu, la scène n'est pas la même).

Puce Description de l'oeuvre et interprétation personnelle

A l’entrée dans l’île, point culminant de la composition magistralement mis en scène, l’orchestre s’anime comme une épouvantable tempête, un mur immense qui, à la manière d’un soleil noir accostant la terre, s’élève et vous immerge dans une angoisse formidable et délirante. Le thème principal, dans un crescendo phénoménal, s’engouffre alors sur la barque de Charron et dans votre être :

Et de longs corbillards sans tambour ni musique,
Défilent lentement dans mon âme ; l’Espoir
Vaincu, pleure, et l’Angoisse atroce, despotique,
Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir.

chantait Baudelaire, bien qu’ici les tambours et la musique se fassent terriblement entendre… Puis, l’âme entonne à nouveau son chant où se mêle réminiscence de la vie et questionnements existentiels. C’est à partir de ce moment, capital, que l’œuvre devient inattendue : elle ne sera plus dirigée par Arnold Böcklin, mais devient le poème personnel de Rachmaninov, et, quelque part, son propre exutoire, son règlement de compte…

L'entrée dans l'Île des mortsCar jusqu’ici la composition répondait quasiment aux schémas classiques : l’âme traverse un monde entre le séjour des vivants et celui des morts lorsque la délivrance, heureuse, paradisiaque, apparaît. Le silence de mort qui surgit brusquement dans l’île, encore une manière d’entretenir notre attention, est donc suivis d’un thème éminemment merveilleux, d’un motif doré et lumineux, comme sacré, déployant ses généreuses et idylliques ailes sur toute la scène. Mais la composition commence à s’agiter et se trouble à nouveau. Etrangement, et aussi fatalement que l’île apparut sur l’océan, l’énigmatique et allègre thème de la mort est submergé par des questions incessantes et angoissées, comme si l’âme semblait lui répondre avec une violence grandissante. Tout se précipite alors : dans un dialogue extraordinaire et ahurissant, le thème sacré, pourtant si rayonnant, se dégrade de plus en plus et s’effondre dans le grondement de l’orchestre. L’atmosphère sacrée est comme trouée par un coup de revolver : l’âme s’est révoltée.

On se remémore les souvenirs de Marietta Chaginian : « Il trouvait terrible qu’il existât quelque chose après la mort. Mieux valait pourrir, cesser d’exister, disparaître à jamais » Un court silence surgit à nouveau, mais habité par l’horreur. Une mutinerie sauvage contre l’existence se lève alors, obsédante et frénétique. Mis à terre et choqué, le thème sacré voit celui de l’âme, transfiguré par le scandale de la mort, se jeter sur lui, comme pour l’assassiner … Nous sommes tout d’un coup à mille lieues de la peinture chrétienne du trépas. L’orchestre s’ébranle une nouvelle fois avec fracas et laisse le dénouement nimbé d’une épouvantable énigme…

La scène se calme alors, comme si les deux protagonistes avaient mystérieusement disparus, lorsque la peinture figure Charron, calme et inébranlable, reprendre doucement et sereinement le chemin du retour à bord de son embarcation. L’énigme n’est pas résolue, ne peut l’être souhaiterions-nous dire, et semble s'éteindre : le thème initial, éternel, repart accompagné le nocher de l’existence. L’aurore se lève, ultime espoir que la révolte n’aura pas été exécutée en vain et que le trépassé aura trouvé la fin de cette mascarade, l’existence, plutôt que de trouver seulement sa propre fin. "Ô mort, où est ta victoire ?" semble demander Rachmaninov, en romantique, devant le Seigneur, dans un poème symphonique d’une rare puissance d'immersion.

Puce Conclusion

Quelque chose frappe pourtant l’auditeur : comment le compositeur d’une telle fresque a pu, quelques années plus tard, rédiger parmi les plus belles pages de la musique orthodoxe russe ? Notre interprétation est-elle fausse ? On peut trouver un semblant de réponse dans le fait que les motifs chers au compositeur, ses thèmes les plus intenses et les plus personnels, ont quelque chose de profondément religieux - et comment la mort ne le serait-elle pas ? Un autre indice nous ait laissé par Rachmaninov lui-même. A propos des Vêpres, une de ses œuvres religieuses justement, il donne le témoignage suivant :

Mon passage préféré dans cette œuvre que j’affectionne autant que « les Cloches », est le cinquième hymne : « Seigneur, laissez maintenant votre serviteur partir en paix. » J’aimerais qu’il soit chanté à mon enterrement.

On comprend en quoi un tel titre a pu être si évocateur pour lui… Les accents révoltés présents dans la grandiose Île des morts, manifestation d'une interrogation si religieuse, ont laissé place à une musique plus sereine et calme, où le problème se désamorce par la présence de Dieu, ou presque…

Seigneur, je reconnais que l'homme est en délire
S'il ose murmurer ;
Je cesse d'accuser, je cesse de maudire,
Mais laissez-moi pleurer !

écrirait d'une certaine manière Rachmaninov, comme Victor Hugo, cet autre romantique exilé…Se désamorce par la présence de Dieu, ou presque, car on pourrait y voir également quelque chose comme de l'épuisement ou de la résignation : "laissez moi à présent, Seigneur, car je suis fatigué de tout cela..." Et ce tournant, vers davantage de désespoir, de maturité, se profile déjà dans le final des Cloches, sous l'ultime et voluptueux chant de la flûte...

 

Pour continuer la découverte …

Informations
L'Ile des morts (opus 29)
Poème symphonique pour grand orchestre d'après une peinture de Böcklin.
Composé au printemps 1909 à Dresde. Dédié à Nicolas Struve.
Première exécution à Moscou le 18 avril/1 mai 1909 sous la direction de Rachmaninov.
Orchestration et arrangement d'Otto Taubmann pour duo de piano, publiés par Gutheil en octobre 1909 et mai 1910.

Extrait sonore
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