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L'univers de Rachmaninov

 

Les Orages de la vie
Une musique de l’existence.
Lento lugubre

 

Jacob lutte avec un homme du ciel, Eugène Delacroix

"Les métaphysiciens sont des musiciens sans dons musicaux."
Rudolf Carnap

« La musique est un problème » a-t-il dit un jour. Ce n’est pas une position esthétique ni théorique, non, mais le propos d’une écriture sincère et au plus près de soi : la musique n'est pas simplement divertissante, elle expose quelque chose qu’il est impératif de résoudre. Et le reflet étincelant et sonore de l’âme du pianiste russe est une manière d’autobiographie, nous révélant la sensibilité de funambule de l’existence du compositeur, ce peu d'univers offert à droite et à gauche à la morsure du réel. D’où cette musique parfois expiatoire, surtout douloureuse, émotionnelle (l‘intermède de la première danse symphonique, les mouvements lents de ses deux sonates, par exemple), à d’autres moments en forme d’exutoire, de noble défouloir, de règlement de compte (en particulier dans les cadences de ses concertos, son prélude en ut dièse mineur, sa première symphonie et l'Île des morts). Car l’univers spirituel de Rachmaninov - poétique, apaisé et chrétien - ne correspond pas à l’univers réel - plus cruel, inachevé, éphémère. Le monde qu’attendait le compositeur russe manque à l’appel : il lui manque manifestement une autre moitié, il semble comme tronqué ou abandonné. D’où, souvent, cette attaque, cette réaction, cette violence même, ce que Marietta Chaginian, une de ses égéries, nomme sa « virilité colérique », et qui nous semble appartenir à une forme de romantisme plus violent que celui d’un Schumann ou d’un Liszt. Bien entendu, la festivité et le bonheur font partie des contrées musicales du pianiste, mais…

C’est dans ce « mais … » que se trouve ce que Rachmaninov a de plus tragique, de plus triste, ce « mais … » qui perce sous chacune de ses musiques, et d’abord dans les plus heureuses, les plus enjouées, ce rappel à l’ordre du réel, de la mort, et celle des proches en premier lieu, de la solitude, de la vieillesse, de la condition humaine. Comme pour Schopenhauer, la découverte de l’existence s’accompagne chez le pianiste d’Oneg d’une stupéfaction douloureuse, d’un problème ineffable et éternel, qu’il chantera de sa
première symphonie, qui sonne déjà comme une vengeance formidable contre le réel (en exergue à la partition il cite d’ailleurs ces mots de Saint Paul : « La vengeance est mienne. Je me vengerai, dit le seigneur. » …) à son ultime œuvre, les Danses symphoniques, ultime paraphrase des trois périodes de la vie (matin, midi et soir, où le dernier mouvement entonne un dialogue avec la mort condamné d’avance …), en passant par son œuvre favorite, les Cloches, exposant, comme il le dit lui-même, « les diverses nuances de l’expérience humaine. » Et que dire, à nouveau, de son Île des morts, poème si personnel et non simplement une peinture sonore du tableau d’Arnold Böcklin.

Il faut en outre saisir que, comme le rappelle Michel-Rostislav Hofmann, la musique de Rachmaninov exprime d’une certaine manière le malaise de la société russe de son temps :

C’est un certain « mal de fin de siècle » analogue à celui de Tchekhov (qui fut un des premiers admirateurs de Rachmaninov), une prémonition des grands bouleversements imminents, une nostalgie de l’irréversible, des choses qui meurent lentement, irrémédiablement.

Mais revenons à notre thèse, qu'on n'osera pas pousser vers plus de romantisme encore, au risque de la décrédibiliser. Car le souci d’électriser et d’ "assommer" l’auditeur, pour ainsi dire, fait peut-être partie de la sensibilité esthétique du compositeur. Dans une lettre à Chaginian, il rend compte d’une conception particulière de l’exécution de la musique, centrée sur un véritable sommet, une culmination :

Il faut répartir toute la masse des sons, rendre la profondeur et la force du son dans une telle pureté et dans un tel ordre progressif, que le point culminant, bien que ce soit le sommet de l’art, se présente comme une conclusion naturelle, semblable à la rupture du ruban dans l’arrivée d’une course ou au bris d’un verre. Cette « culmination », en fonction de la composition, peut se trouver à la fin, ou au milieu, elle peut-être bruyante ou silencieuse, mais l’exécutant doit y arriver après un calcul absolument minutieux, avec une précision absolue, parce que, si elle ne vient pas au bon moment, toute la construction s’écroule et l’auditeur n’éprouve pas l’émotion que la composition aurait dû provoquer en lui.

On comprend donc pourquoi ses formidables cadences, comme celle du premier concerto où, après avoir sommé l’orchestre de se taire, le piano entonne avec une gravité sans pareil le motif central de l’œuvre que l’on avait, jusqu’alors, qu’éclairé subrepticement, peuvent à la fois être lues comme des colères quasi existentielles (c’est ainsi, par exemple, que nous interprétons la cadence Ossia du troisième concerto) mais aussi comme le point central et intense de l’esthétique et de l’architecture de ses œuvres. Les deux lectures, après tout, ne sont pas contradictoires et se complètent même merveilleusement. Reste pour nous, dans notre expérience, cette mutinerie contre l’univers, ces arpèges incandescents, insistants, enragés, à la fois religieux, ceux d’un naufragé fidèle en quête de son Dieu, mais également ceux d’un homme inquiet, dérouté, sur les marges violentes du néant et qui chanterait, à la manière de Racine :

Mon Dieu, quelle guerre cruelle !
Je trouve deux hommes en moi :
L’un veut que, plein d’amour pour toi,
Mon cœur te soit fidèle ;
L’autre, à tes volontés rebelle,
Me révolte contre ta loi.

Le sentiment de pauvreté de l’existence que nous ressentons parfois, en derniers romantiques, nous fait aimer la musique du grand russe : elle est une divine rébellion où l’on s’installe comme un sauvage, comme un homme qui aurait chuté de son milieu véritable et qui adresse avec fierté et avec rage des leçons magistrales, des ultimatums, des gifles au néant. Puis, l’inutile mais confortable violence passée, nous retrouvons la beauté de l’existence, la stupidité de notre ego, les fêtes et les plaisirs de la vie aux cotés des Andantes et des Adagios du même compositeur … Car celui-ci est comme nous : jamais véritablement pessimiste, jamais véritablement optimiste, peignant comme le faisait Montaigne le passage de son être, en toute vérité …

 

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