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Les Orages de la vie
"Les
métaphysiciens sont des musiciens sans dons musicaux." « La
musique est un problème » a-t-il dit un jour.
Ce nest pas une position esthétique ni théorique,
non, mais le propos dune écriture sincère et au
plus près de soi : la musique n'est pas simplement
divertissante, elle expose quelque chose quil est
impératif de résoudre. Et le reflet étincelant et
sonore de lâme du pianiste russe est une manière
dautobiographie, nous révélant la sensibilité de
funambule de lexistence du compositeur, ce peu d'univers
offert à droite et à gauche à la morsure du réel.
Doù cette musique parfois expiatoire, surtout
douloureuse, émotionnelle (lintermède de la
première danse symphonique, les mouvements lents de ses
deux sonates, par exemple), à dautres moments en
forme dexutoire, de noble défouloir, de règlement
de compte (en particulier dans les cadences de ses
concertos, son prélude en ut dièse mineur, sa première
symphonie
et l'Île des morts). Car lunivers spirituel
de Rachmaninov - poétique, apaisé et chrétien - ne
correspond pas à lunivers réel - plus cruel,
inachevé, éphémère. Le monde quattendait le
compositeur russe manque à lappel : il lui manque
manifestement une autre moitié, il semble comme tronqué
ou abandonné. Doù, souvent, cette attaque, cette
réaction, cette violence même, ce que Marietta
Chaginian, une de ses égéries, nomme sa « virilité
colérique », et qui nous semble appartenir à une
forme de romantisme plus violent que celui dun
Schumann ou dun Liszt. Bien entendu, la festivité
et le bonheur font partie des contrées musicales du
pianiste, mais
Il faut en
outre saisir que, comme le rappelle Michel-Rostislav
Hofmann, la musique de Rachmaninov exprime dune
certaine manière le malaise de la société russe de son
temps :
Mais
revenons à notre thèse, qu'on n'osera pas pousser vers
plus de romantisme encore, au risque de la
décrédibiliser. Car le souci délectriser et
d "assommer" lauditeur, pour ainsi
dire, fait peut-être partie de la sensibilité
esthétique du compositeur. Dans une lettre à Chaginian,
il rend compte dune conception particulière de
lexécution de la musique, centrée sur un
véritable sommet, une culmination :
On comprend donc pourquoi ses formidables cadences, comme celle du premier concerto où, après avoir sommé lorchestre de se taire, le piano entonne avec une gravité sans pareil le motif central de luvre que lon avait, jusqualors, quéclairé subrepticement, peuvent à la fois être lues comme des colères quasi existentielles (cest ainsi, par exemple, que nous interprétons la cadence Ossia du troisième concerto) mais aussi comme le point central et intense de lesthétique et de larchitecture de ses uvres. Les deux lectures, après tout, ne sont pas contradictoires et se complètent même merveilleusement. Reste pour nous, dans notre expérience, cette mutinerie contre lunivers, ces arpèges incandescents, insistants, enragés, à la fois religieux, ceux dun naufragé fidèle en quête de son Dieu, mais également ceux dun homme inquiet, dérouté, sur les marges violentes du néant et qui chanterait, à la manière de Racine : Mon
Dieu, quelle guerre cruelle ! Le sentiment de pauvreté de lexistence que nous ressentons parfois, en derniers romantiques, nous fait aimer la musique du grand russe : elle est une divine rébellion où lon sinstalle comme un sauvage, comme un homme qui aurait chuté de son milieu véritable et qui adresse avec fierté et avec rage des leçons magistrales, des ultimatums, des gifles au néant. Puis, linutile mais confortable violence passée, nous retrouvons la beauté de lexistence, la stupidité de notre ego, les fêtes et les plaisirs de la vie aux cotés des Andantes et des Adagios du même compositeur Car celui-ci est comme nous : jamais véritablement pessimiste, jamais véritablement optimiste, peignant comme le faisait Montaigne le passage de son être, en toute vérité
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