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Etude des oeuvres

 

Les Opéras
Aleko - Le Chevalier Ladre - Francesca da Rimini

 

Les ombres de Francesca da Rimini et de Paolo Malatesta apparaissent à Dante et à Virgile, Ary Scheffer

Puce Introduction

-------L'alliage, le mariage entre la voix et l'orchestre n'a jamais été un handicap pour le compositeur russe. Il a souvent démontré ses qualités dramatiques et lyriques pour la composition d'oeuvres vocales ou chorales (outre les choeurs a capella des Vêpres et de la Liturgie de Saint Jean Chrysostome il faut citer, par exemple, sa cantate Le Printemps, sa symphonie chorale Les Cloches ou encore ses Mélodies). Ainsi, la première de ses oeuvres lyriques, écrite à seulement 19 ans, Aleko, fait déjà montre d'une grande richesse sonore, parfois inventive (pour une "oeuvre d'étudiant" rappelle le critique Semyon Krugelikov dans l'Artiste d'avril 1893), qui, quoi qu'il en soit, laissait augurer à l'époque de grands espoirs sur ses futures oeuvres. Dès lors, qu'a-t-il donc manqué aux deux autres opéras achevés du compositeur russe pour être reconnus (car Rachmaninov esquissa d'autres opéras, comme vous pouvez le constater dans le catalogue des oeuvres ; ainsi, en 1907, il commença deux actes d'un opéra basé sur la pièce de théâtre de Maurice Maeterlinck, Monna Vanna) ? On énonce généralement une piste principale d’explication : la faiblesse des livrets, mal accordés à la scène, peu musicaux, trop courts (si bien qu'aucun des opéras du compositeur russe ne dépasse une heure, celui-ci envisagea donc de faire représenter ses deux dernières oeuvres dans une même soirée) souvent trop obscurs, ou encore trop psychologiques (et c'est surtout le problème du second opéra, Le Chevalier Ladre, paradoxalement le plus réussi, comme nous allons le voir). Reste donc à voir si cette explication est suffisante au cas par cas.

 

Puce Aleko

Pour l’examen final du Conservatoire, Rachmaninov devait composer un opéra en un acte sur un poème de Pouchkine, Les Tziganes. Ce fut Aleko, que le musicien écrivit en l’espace record de dix-sept jours (Arensky, son professeur de composition libre, lui dit d'ailleurs qu’à ce rythme, il pourrait composer 24 actes en une année !). L’approbation du jury fut unanime. Grâce à lui, Sergueï obtenu en 1892 la Grande médaille d’or du Conservatoire avec une année d'avance (cette médaille ne fut attribuée qu'à deux autres étudiants dans l'histoire du conservatoire). Si Aleko reçut un accueil enthousiaste et les hommages de Tchaïkovski (durant la première, au Bolchoï, le compositeur russe applaudit ostensiblement), il fut plus tard rejeté par le compositeur :

Cet opéra est écrit sur le vieux modèle italien démodé, que les compositeurs russes ont été habitués à suivre la plupart du temps.

Treize numéros composent la partition d'Aleko, treize numéros aux caractères flamboyants, inspirés mais qui manquent encore d'affirmation et de caractérisation (en effet, le livret ne suscite aucune véritable tension à l'exception de deux scènes vraiment dramatiques : les deux affrontements entre époux). Une musique sous influence qui en appelle certes au Tchaïkovski d'Eugene Oneguine, de Mazeppa, ou encore de la Dame de Pique, qui venait d'être créée avec un grand succès, mais qui témoigne aussi de la puissante séduction exercée par les tziganes, sur le plan strictement musical (mélodies orientalisantes, rythmes des danses, parfois lancinantes, comme la Danse des femmes écrite par le compositeur pour cet opéra) ou idéologique, ceux-ci incarnant un monde sauvage où la liberté fait loi. Car l'univers tzigane fut un véritable phénomène de mode : toute la bonne société moscovite de l'époque est séduite par l'indépendance, la vitalité, la sensualité du monde bohémien (si bien que Rachmaninov dédia sa première symphonie à la tzigane Anna Lodijenskaïa).
Gorgée de couleurs chaudes, la partition envoûte indéniablement, avec ses passages lyriques mémorables, telle la Cavatine, à juste titre passée à la postérité grâce à la célèbre basse Chaliapine, ou la Scène auprès du Berceau. Cependant, si l'oeuvre n'est pas exempt de richesse sonore, elle souffre d'un manque d'expression et de souffle dramatique, déjà imputable à la faiblesse du livret. Rappelons également qu'il s'agit de l'oeuvre d'un étudiant du conservatoire et qu'elle répond de fait aux critères pédagogiques d'examen.

Histoire
D'après Les Tziganes de Pouchkine. Un jeune citadin, Aleko, espère trouver le salut en partageant la vie d’une communauté de bohémiens et plus spécialement celle de la belle Zemfira. Mais bientôt, poussé à bout par les infidélités de la sauvageonne, il la poignarde, avant d’être répudié par la tribu tzigane.

 

Puce Le Chevalier Ladre

Parmi les trois pièces que nous observons dans cet article, Le Chevalier Ladre (ou Le Chevalier Avare, ou encore Le Chevalier Misérable) fait souvent figure de chef-d'oeuvre au goût amer, tant on pressent la fructueuse réussite qu'aurait gagné Rachmaninov à user d'un livret plus ample et divers sur le même argument. Car l'oeuvre démontre à elle seule le sens dramatique du compositeur. L'histoire reprend, en quelque sorte, les thèmes de l'Avare de Molière, mais dans une version hautement plus héroïque, tourmentée, orageuse. Il s'agit d'un Harpagon dépeint par la littérature slave (en l'occurrence par Pouchkine, à nouveau, dont le texte est repris quasiment littéralement par le compositeur), un Harpagon souterrain, tragique, lyrique. Pourtant si le personnage central est très haut en couleur et en motif, la nouvelle de Pouchkine n'a rien d'une pièce faite pour la scène : lourds et longs monologues, peu de dialogues entre cinq personnages uniquement masculins, absence de choeurs, pas d'histoire d'amour (on comprend donc que l'oeuvre du compositeur échappe quelque peu aux canons du genre. Est-ce encore un opéra ? Ou une étude psychologique ?). L'oeuvre tient en un seul acte de trois tableaux dont le central, brûlant, dure près de vingt minutes. Il s'agit pourtant du coup de force lyrique de l'oeuvre, d'une écriture particulièrement animée, explosive, que la basse (Rachmaninov l'avait d'ailleurs composé à l'origine pour Chaliapine) affronte avec beaucoup de difficulté, tant le feu de ce monologue change incessamment de degrés, d'intensité, de lumière. Enfin, il faut noter l'importance capitale et symbolique de l'orchestre, protagoniste à part entière, qui vient pallier la brièveté du texte (si bien qu'on a pu parler "d'opéra symphonique").Pourtant, il ne s'agit pas d'une simple astuce sonore, les introductions orchestrales du premier tableau et du monologue central sont parmi les plus belles compositions de Rachmaninov, aussi ténébreuses et riches que l'Île des morts ou que la Seconde symphonie, postérieures chronologiquement parlant. L'oeuvre fait donc plus figure de drame symbolique, de drame intérieur où le dénouement restitue admirablement l'humour amer, le ton de fable morale de la "petite tragédie" de Pouchkine.

Histoire
D'après Le Chevalier Avare de Pouchkine. Le baron, avare et acariâtre, laisse son fils Albert dans le dénuement, le contraignant à recourir à des prêteurs sur gages et à se mettre à la merci du duc local. Lorsque le Duc met le Baron face à son avarice, le Baron, paranoïaque de surcroît, calomnie son fils, l'accusant de vouloir l'assassiner. Les insultes volent ; Albert traite son père de menteur, lequel s'écroule, victime d'une crise cardiaque.

 

Francesca da Rimini

L'usage de l'orchestre se trouve aussi capital et réussi dans Francesca Da Rimini (en particulier dans le sombre et volumineux prologue de près de vingt minutes, un véritable chef-d'oeuvre). Mais il s'agit à nouveau d'un palliatif - certes impressionnant - tant le livret, comme pour le Chevalier Ladre, se résume à peu de choses (c'est la raison pour laquelle ce saisissant prologue fait entendre un long choeur "bouches fermées", le librettiste, en l'occurrence Modest Tchaïkovski, le frère du compositeur, étant incapable de fournir le moindre texte pour cette partie). L'épisode, magnifique, des amours maudits de Paolo Malatesta et de Francesca Da Rimini est l'un des plus célèbres de la Divine Comédie de Dante, et il avait déjà inspiré deux grands compositeurs romantiques : Liszt, dans l'épisode central de l'Enfer, premier volet de sa Dante-Symphonie, et Tchaïkovski, dans sa grande Ouverture-Fantaisie, qui est en fait un poème symphonique. Si l'inspiration n'a pas fait défaut à Rachmaninov, le livret manque cependant d'étoffe, de gravité, de digression même (il semble d'ailleurs qu'un long désaccord entre le librettiste et le compositeur soit responsable de l'aspect lacunaire de l'oeuvre). Comme l’écrit Piotr Kaminski :

On dirait que des pages entières y manquent, et que la pensée musicale de Rachmaninov poursuit un autre livret, d’une architecture plus ample.

L'opéra se réduit au final à deux tableaux (représentant, en manière de flash-back, le passé et le présent), dont le premier est occupé par le long et ténébreux monologue de Lanceotto Malatesta. Le second tableau (dont une partie fut composé en juillet 1900, après les trois années d'apathie succédant à l'échec de la première symphonie), qui met en scène le duo d'amour impatiemment attendu entre Paolo et Francesca, se réduit à deux longs soliloques. Quant au meurtre des amants, il est suggéré en quelques secondes et s'enchaîne directement sur un bref épilogue.

Histoire
D'après la Divine Comédie de Dante. Dante est conduit par Virgile en Enfer où ils aperçoivent Francesca da Rimini et Paolo Malatesta étroitement enlacés. Lanceotto Malatesta doit partir pour la guerre, mais la jalousie le tenaille. Marié à Francesca, il avait jadis envoyé son frère, Paolo, pour la demander en mariage. Mais sous les conseils du père de celle-ci, il s'était présenté non comme messager mais comme fiancé. Francesca est une épouse obéissante et soumise, mais amoureuse de Paolo. Durant l'absence de Lanceotto, Paolo lit à Francesca l'histoire d'amour de Lancelot et d'une femme mariée, Genièvre... Le rapprochement est astucieux et langoureux. Arrivé à l'endroit où Lancelot et sa bien-aimée s'unissent dans un premier baiser, Francesca faiblit. Mais au moment où ils croient "l'instant de béatitude" venu, le poignard et la malédiction de Lanceotto les frappe. Après l'évocation de cet amour tragique, Dante et Virgile reprennent alors leur chemin...

 

Pour continuer la découverte …

Informations
Aleko
Opéra en un seul acte, pas de numéro d'opus.
Livret de V. Nemirovich-Dantchenko écrit sur un poème de Pouchkine, Les Gitans.
Composé en avril 1892 pour l'examen final du conservatoire de Moscou.
Première représentation à Moscou le 27 avril 1893 au Bolchoï sous la direction d'Altani.
Orchestration vocale, arrangée pour piano par le compositeur. Editée par Gutheil en 1892.
Partition complète, éditée par Muzgiz en 1953.

Le Chevalier Avare
Opus 24 - 1903/1905.
Opéra en trois actes.
Texte de A.S. Pouchkine en russe et en allemand.
Deux ténors - deux barytons - basse.
Commencé en août 1903. Terminé en février 1904.
Orchestration en 1905. Publié par Gutheil en 1905.
Première représentation à Moscou le 11/24 janvier 1906 au Bolchoï sous la direction de Rachmaninov.

Francesca Da Rimini
Opus 25 - 1904/1905.
Opéra en deux actes avec prologue et épilogue.
Livret de Modest I. Tchaïkovski en italien et en anglais basé sur un épisode de l'Inferno de Dante (cinquième chant).
Soprano - deux ténors - deux barytons - S.A.T.B.
Composé en 1904, excepté le duo pour Paolo et Francesca (Scène 2), composé en juillet 1900.
Première représentation à Moscoun le 11/24 janvier 1906 au Bolchoï, sous la direction de Rachmaninov (en même temps que Le chevalier Avare).
Edition par Gutheil en 1905.

Extrait sonore
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