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La touche mélodique
et magique chez Rachmaninov
-------J'ai commencé à étudier les uvres pour piano de Rachmaninov lorsque j'avais 16 ans. A cet âge le garçon romantique que j'étais ne connaissait que le Premier Concerto, musique reprise par l'émission Apostrophe comme générique de début et de fin. C'est en entendant la grande cadence de ce Premier Concerto que le virus me frappa. D'abord ce qui me touche chez ce compositeur, c'est la mélodie dans toutes ces uvres. Elle fascine immédiatement, sans détour et sans intellect. Longtemps je me suis demandé comment peut-on être inspiré à ce point. Mon vieux professeur de contrepoint me fit alors cette réponse : "Il faut souffrir pour connaitre la beauté, il faut alors se rapprocher du Divin pour que l'âme ainsi purifiée puisse donner ce qu'elle a reçu". Je pense qu'il y'a quelque chose de Divin dans ses mélodies. Franchement écoutons un instant Vocalise : comment il fait ? D'où elle sort cette mélodie qui prend en moins de deux secondes aux tripes ? Et le mouvement lent de la Seconde Symphonie ? Ou les Danses Symphoniques, ou le morceau lent des Variations sur un thème de Paganini... etc etc... Je pense qu'il faut une certaine noblesse de l'âme, une profondeur spirituelle... C'est d'ailleurs peut-être ce qui manque à la génération d'aujourd'hui où les compositions sont ternes, quelque fois intéressantes mais pas prenantes, qui ne dépassent guère le cerveau, qui ne pénètrent pas au cur. L'exil de Rachmaninov est sans doute aussi la cause de cette souffrance qui transparaît à travers ces uvres... et la recherche, comme à Sénar, d'un havre éternel de paix, de ressourcement spirituel. Il y'a
aussi l'intelligence du compositeur. Sa musique est
intelligente tant dans les découpes, les formes, mais
aussi les développements et les enchaînements,
respectant presque toujours une tension harmonique comme
moteur principal et ensuite, après l'orgasme musical, un
relâchement cyclique dans divers tons relatifs voisins...Ce
procédé provoque l'extase et le relâchement de l'esprit,
de l'âme....et donc a un impact évident sur l'auditeur. Il est
allé plus loin que Chopin dans les frottements
harmoniques et les décalages rythmiques des deux mains.
Sans compter les difficultés, grands traits véloces,
notes piquées ou jouées en staccato, grands accords à
10 notes, treizième à la main gauche, octaves aux deux
mains sur les touches noires, notes intermédiaires entre
octaves, ou pire entre accords, jouées par la main
droite avec l'accord (comme dans le Premier Concerto
pour Piano, deuxième mouvement). En fait tout ce qu'il
faut pour décourager même un pianiste qui aurait fait
ses preuves par ailleurs. * -------Je joue Rachmaninov depuis tant
d'années, et dire qu'à son époque certains disaient qu'il
n y avait aucune richesse harmonique dans sa musique, d'autres
qui décriaient sa musique comme du piano bar... C'est
mal connaître son uvre et surtout c'est mal la
déchiffrer. Bien au contraire, certains thèmes
mélodiques apparaissent en filigrane, des accords forts
modernes se retrouvent dans pratiquement toutes ses
uvres. En fait par rapport aux contemporains du
style Debussy ou Ravel, Rachmaninov a toujours mis la
mélodie en avant et ne s'est pas égaré dans des
juxtapositions de plans harmoniques pour faire de l'effet
uniquement. La musique de Rachmaninov est débarrassée
de tout cela et va alors directement au cur. |