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Isaak Levitan, 1860-1900

 

Autoportrait par Levitan

« Que peut-il y avoir de plus tragique que de percevoir la beauté infinie de ce qui nous entoure, mais de ne pouvoir exprimer cette forte sensation et de comprendre ainsi toute notre impuissance ? »
Levitan

« Par un prestige inconcevable, la musique semble mettre l’œil dans l’oreille »
Rousseau

-------La fréquentation de l’œuvre du compositeur russe est aussi, l’auditeur en conviendra, une expérience d’ordre pictural parfois très intense : les deux mouvements lents des deux premiers concertos, le Larghetto de le Première Symphonie ou encore l’Adagio de la seconde nous le confirment. Comme l’écrit Michel-R. Hofmann, c’est toute

l'intense poésie d'un beau paysage russe, avec ses longs bouleaux blancs, sa mélancolie sereine et presque souriante, ses bleus lointains

qui chante dans les amples développements des mélodies de Rachmaninov. Et s’il existe un peintre qui, à la manière du pianiste, a cherché à réaliser dans son art une synthèse des « traits intimes, troublants et souvent tristes qui caractérisent le paysage russe », comme il l’écrit lui–même, c’est bien Isaac Levitan. Il y a une communauté esthétique entre les deux artistes, non qu’ils aient appartenu à une même école, ni qu’ils se soient tant fréquentés (on suppose tout du moins qu’ils se sont connus), mais bien parce que, dans ce dix-neuvième siècle finissant, ils incarnent tout deux un art essentiellement russe et lyrique, comme nous allons le voir.

Comme nous venons de le dire, il y a une proximité spirituelle, poétique et esthétique entre Rachmaninov et Levitan : on peut véritablement les éclairer mutuellement (ce qui est une expérience que nous vous proposons : entendre la musique de Levitan, observer la peinture de Rachmaninov en associant ces deux activités). Ainsi, Levitan fut un paysagiste lyrique remarquable, l’un des plus grands du XIXe siècle, un maître des paysages d’atmosphère, dans lesquels les grands espaces infinis de la nature russe sont souvent teintés de tons élégiaques et mélancoliques. Lorsqu’il s'installa aux abords de la Volga, il peignit les paysages riverains avec une réalité et une poésie inégalées. De caractère mélancolique et de santé fragile, le peintre connut par ailleurs des amours contrariées, voire dramatiques. Après plusieurs alertes, il mourut en 1900, d'une crise cardiaque, alors qu'il venait d'avoir 40 ans. Il nous reste ces tableaux des bords de la Volga qu'il peignit lors de son séjour à Plios, sans doute la période la plus sereine de sa vie. Voyant son tableau Soir sur la Volga, Anton Tchékhov, chez qui le peintre fit de fréquents séjours, a dit qu'un "sourire était enfin apparu sur ses toiles".

Anton Tchékhov, qui trouvait d’ailleurs dans Levitan l’énoncé explicite et formel de ce qu’il ressentait de manière diffuse, Tchékhov serait à proprement parler le troisième terme de cette communauté esthétique puisque, outre Levitan donc, Rachmaninov appréciait beaucoup l’écrivain – qui fut pour la petite histoire l’un des premiers à l’encourager. Le compositeur russe envisagea même d’adapter Oncle Vania à l’opéra. De plus, une autre personne d’importance gravite autour de nos trois personnages, puisqu’il est à la fois l'ami de Levitan et de Rachmaninov et aussi un grand artiste, la célèbre basse Fedor Chaliapine.
On s'aperçoit donc qu’à cette époque, un grand nombre d’artistes souhaitent donner à la Russie un art éminemment slave, national mais aussi universel. Ainsi, Rachmaninov n'a jamais cessé de chanter sa terre natale, qu'il soit en exil ou non. Pour ne prendre qu’un seul exemple, Nikolaï Medtner, un des grands pianistes russes contemporains du compositeur déclarait ainsi que "l'âme de ce thème", évoquant le premier mouvement du second concerto, est russe :

Dès le premier tintement de cloches et le développement qu’il suscite, nous sentons s’élever devant nous la Russie dans toute sa grandeur.

Enfin, ce qui les apparente se trouve également dans le style, car tous les deux ont cherché à renoncer aux descriptions prolixes au profit d'une représentation dépouillée du superflu, spontanée et émotionnelle (ce que Rachmaninov acquerra tant bien que mal avec le temps). Surtout, dans l'expression de la nature, quand la désolation devient solennelle et l'immensité grandeur, ils expriment la condition de l'homme, grand sujet de réflexion des intellectuels de l'époque. La nature est présentée par le prisme d'une expérience humaine personnelle et on peut à proprement parler d’une interprétation de la nature par l’artiste (Goethe ne disait-il pas à ce propos que l’artiste est le meilleur exégète de la nature ?). Par conséquent les paysages de Levitan sont souvent philosophiques et psychologiques. La complexité de l'âme humaine et le destin de l'être humain sont les sujets vrais de ses travaux.
Comment, dès lors, ne pas y voir le pendant pictural de la musique du pianiste d'Oneg ?

Pour plus d’information, vous pouvez consulter le livre Isaac Levitan, le Mystère de la nature, Alexei Feodorov-Dovydov, Editions Parkstone Aurora, 1995.

 

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Petite galerie
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L'automne doré

Par les eaux profondes

Soirée. La Plios d'or.

Après la pluie, Plios

La plantation de bouleaux

Savvinskaya Sloboda near Zvenigorod