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Extrait d'une
interview donnée à The Monthly Musical Record
à New York en 1934 à propos de la question suivante :
le compositeur est-il le meilleur interprète de ses
oeuvres ?
Il est
probablement justifié de préférer l'interprétation d'une
oeuvre par le compositeur lui-même à celle d'un
exécutant ne possédant que le don d'interprète. Mais
je ne saurais affirmer catégoriquement que ce ne puisse
être autrement, bien que les deux plus grands
interprètes dans l'histoire, Liszt et Rubinstein,
eussent été eux-mêmes compositeurs. En ce qui me
concerne, je sens bien que j'interprète mes propres
oeuvres différemment de celles des autres compositeurs,
et ceci, uniquement parce que je connais mieux ma propre
musique. En tant que compositeur, j'ai déjà tellement
réfléchi sur cette musique, qu'elle est littéralement
devenue partie intégrante de moi-même. En tant que
pianiste, je l'approche de l'intérieur, la comprenant
mieux que n'importe quel autre pianiste ne pourrait la
comprendre. On étudie toujours les oeuvres des autres
comme quelque chose de nouveau, d'extérieur à soi-même.
On ne peut jamais être sûr de réaliser, par son
interprétation, les intentions du compositeur. Je me
suis rendu compte, en travaillant avec des pianistes, à
quel point il peut être difficile pour un compositeur de
se faire comprendre et d'expliquer à un exécutant
comment doit être jouée la composition.
A mon avis, le compositeur doit posséder deux qualités
essentielles - qui ne sont pas obligatoirement et dans la
même mesure celles de l'interprète - Premièrement, c'est
l'imagination. Je ne veux pas affirmer par là que l'interprète
n'a pas d'imagination. Mais on peut considérer que le
compositeur possède un talent plus important, car avant
de créer, il doit imaginer. Il imagine avec une telle
force que dans sa conscience se crée la future
composition avant même qu'un seule note ne soit écrite.
[...] Le deuxième talent, plus important encore,
qui distingue le compositeur de tous les autres musiciens,
c'est le sens aigu de la couleur musicale. [...]
J'estime personnellement qu'un interprète, tout en
étant un excellent musicien, ne peut jamais atteindre la
profondeur de sentiment d'un compositeur, ni développer
la gamme des couleurs musicales comme le fait le
créateur, car ceci est vraiment une capacité due au
talent du compositeur. Cette sensation aiguë de la
couleur musicale peut former un obstacle à l'interprétation
des oeuvres écrites par d'autres compositeurs dans le
cas où le chef d'orchestre est lui-même compositeur. Il
peut arriver que ce chef d'orchestre introduise dans l'interprétation
de l'oeuvre des couleurs non prévues par le compositeur.
Un compositeur n'est pas toujours le chef d'orchestre
idéal de ses propres oeuvres. J'ai eu l'occasion d'entendre
des oeuvres de trois grands compositeurs à savoir :
Rimsky-Korsakov, Tchaïkovski et Rubinstein, sous la
direction des auteurs eux-mêmes, et je peux vous assurer
que les résultats étaient à pleurer. De toutes les
vocations musicales, celles d'un chef d'orchestre occupe
une place particulière. C'est un don individuel,
impossible à acquérir. Pour être un bon chef d'orchestre,
le musicien doit posséder une énorme maîtrise de lui-même.
Il doit savoir garder son calme. Mais le calme ne
signifie pas la placidité ou l'indifférence. Une grande
intensité de sentiment musical est nécessaire, mais
elle doit reposer sur un équilibre parfait de la pensée
et sur un contrôle de soi absolu. Lorsque je dirige un
orchestre, j'éprouve une sensation semblable à celle
que provoque en moi la conduite de ma voiture : un calme
intérieur me permet de me contrôler moi-même et de
diriger les forces qui me sont soumises, qu'elles soient
d'ordre musical ou mécanique.
D'autre part, pour un artiste-interprète, le contrôle
de ses émotions est un problème plus personnel. Je sais
très bien que mon jeu varie d'un jour à l'autre. Le
pianiste est l'esclave de l'acoustique. Ce n'est qu'après
avoir joué la première pièce, ayant étudié l'acoustique
de la salle et ressenti l'atmosphère générale, que je
conclus dans quel esprit je mènerai tout le concert. D'un
certain point de vue, ce n'est pas bien pour moi, mais
peut-être qu'il vaut mieux qu'un artiste ne soit jamais
sûr d'avance de son jeu, plutôt que d'atteindre une
sorte de niveau d'exécution invariable qui pourrait
facilement devenir une routine mécanique.
The Monthly Musical Record, New York, novembre 1934.
Source : Rachmaninov, la passion au bout des doigts.
Catherine Poivre d'Arvor, Editions le Rocher, 1986.
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