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L'expérience
musicale de Rachmaninov
"Orages
désirés" et "merveilleuse disponibilité au
réel"
Lento

"L'effroi
sacré, voilà la meilleure part de l'homme. Si cher que
le monde lui fasse payer ce qu'il éprouve, c'est dans le
saisissement qu'il ressent profondément la réalité
prodigieuse."
Goethe
Présentation
S'il est un point
qui nous semble essentiel dans l'esthétique de
Rachmaninov, c'est bien celui que Vladimir Jankélévitch
exprime en ces termes : le mystère et le secret se
résument, chez le compositeur russe, "dans la
griserie d'un élan lyrique absolument irrésistible".
Or cette effusion mélodique enivrante, caractéristique
de Rachmaninov et point culminant de sa musique, se
trouve généralement être de deux sortes, soit qu'elle
proclame une réconciliation des plus prodigieuses et des
plus tendres avec le monde, soit que, presque invective,
elle nous permette, avec une jubilation des plus
grossières, peut-être, de nous mutiner contre l'univers.
Et si, vis à vis de ces deux ivresses opposées,
positives et négatives, et qu'il nous faudra détailler,
il existe une sorte de dialectique, c'est une dialectique
du coeur, de l'expérience et de l'existence. Car la
plupart des oeuvres de Rachmaninov procèdent de cette
même vision où l'introduction, frappée d'un triste
constat ou d'un dramatique Anankè, scelle le
destin de la composition. Mais c'est au détour d'un
mouvement révolté, puis d'un Andante ou d'un Adagio que
l'oeuvre semble accepter ou résoudre l'élément
tragique qui semblait la condamner et l'abattre (un des
exemples les plus forts de ce principe reste sans doute
la Seconde Symphonie, mais on ne saurait oublier
lultime dénouement des Cloches, sous le chant transfiguré de
la flûte).
En ce sens, la musique de Rachmaninov, dessence
directionnelle, avec son trajet tonal, ses combats, ses
attentes et ses résolutions, est une musique mue par un
découpage classique, de forme sonate.
Parfois,
le sentiment se fait plus évident et plus insoutenable,
et le compositeur ramasse en quelques traits, en quelques
accords lensemble des thèmes que nous venons
dévoquer, comme sil avait réuni là tout ce
qui pourrait résumer le petit air de la vie, la mélodie
de lexistence. En écoutant le magnifique Prélude
en si mineur n°10 opus 32, l'ouverture du Quatrième
Concerto,
ou encore le tendre intermède de la première Danse Symphonique, joué au saxophone, où se
mêlent sans tiédeur et sans artifice la joie et la
tristesse, il semblerait que toutes les énigmes
sévanouissent, comme si la vie, tout dun
coup, ne suffisait pas et suffisait tout à la fois...
Ivresse négative
« Levez-vous
vite, orages désirés »
La musique de
Rachmaninov est une musique magique et séduisante. Son
intensité crève le ciel. Elle légalise les tempêtes,
elle vous autorise à vous en prendre au monde, à
désirer dêtre un volcan, à vous installer chez
Thanatos. Et combien ces emportements savent nous
concerner ! Grondez avec cette masse sonore, à
lunisson avec elle, comme pour former le plus
débile certes, mais le plus assouvissant des attentats.
La vie étant ce quelle est, disait Gauguin, on
rêve de vengeance. Rachmaninov le savait bien, qui cite
en exergue à sa première et terrible symphonie,
manifeste insolent et osé de cette ivresse négative, la
citation biblique de Saint-Paul : « La vengeance est
mienne, je me vengerai, dit le Seigneur ».
Musique de sublimation et de compensation, tant des
pulsions sexuelles que de pulsions existentielles. Au
fond, on ne saura jamais vraiment éclairer le mystère
de la compensation artistique : doù vient que nous
avons tant besoin dexprimer, de figurer,
dextérioriser (dexorciser ?) ? Chez
Rachmaninov, nous avons limpression que
livresse qui nous emporte est réparatrice, divine,
dune violence seule à même de mettre en branle
des montagnes. Face à nos échecs continuels et comme
nécessaires ("Ah que la vie est quotidienne /
Et du plus vrai qu'on se souvienne, / Comme on fut
piètre et sans génie" chantait Laforgue),
nous avons besoin dun endroit où nous évacuer,
où nous abolir, oui, pour nous soulager dêtre.
Cest ce que nous permet le point culminant du
premier mouvement du Second Concerto, à la reprise du premier
thème, les cloches de bronze et de fer de loeuvre
du même nom, le Prélude en ut dièse
mineur
ou encore les cadences vertigineuses des premier et troisième concertos. Mais en réalité
partout où, sous le style et léclat, perce cette
« virilité colérique » dont parlait Marietta
Chaginian, où la composition, toujours aussi mélodieuse
(et on sait que Rachmaninov accordait dabord de
limportance à la mélodie) gagne en température
et en gravité.
Parfois, cette montée dadrénaline nest pas
toute négative mais fantasque, endiablée voire festive.
Cest au détour dun Scherzo (celui de la Seconde
symphonie), dun finale (celui du Troisième
Concerto ou de la dernière Danse symphonique), dune Valse ou
dune Tarentelle (celles de la Seconde
suite pour deux pianos). On a alors envie de proclamer,
avec le Cyrano de Bergerac dEdmond Rostand :
"Maintenant
?
Mais je vais être frénétique et fulminant !
Il me faut une armée entière à déconfire !
J'ai dix coeurs ; j'ai vingt bras ; il ne peut me suffire
De pourfendre des nains ... Il me faut des géants !"
(On
remarquera dailleurs que le panache de lun,
lhomme de lettre et dépée, se rapproche ici
de la virtuosité de lautre, et que la tendresse du
premier, avec ses défauts et son humanité, va peut-être
nous rappeler la sincérité et la pudeur du second dans
la deuxième partie de notre article, immédiatement)
Ivresse positive
Une merveilleuse
disponibilité au réel
On ne saurait pourtant médire l'univers ou soi-même de
tout son être, l'honnêteté comme l'expérience s'y
refusent. Comme chez Baudelaire, les sentiments d'horreur
et d'extase de la vie vont si bien ensembles. Mais saura-t-on
vraiment un jour si les généreuses mélodies
affirmatives et approbatives du compositeur ne sont pas,
en réalité, de merveilleux hymnes à un Anywhere
out of the world ? Une manière de formidable
bovarysme (En dautres termes, disons-nous « oui »
au monde par le truchement de la musique, ou disons-nous
« oui » en réalité à un monde amélioré et
supérieur qu'elle semble incarner ?) ? Dans tous les cas,
comme pour l'ivresse négative, l'ivresse positive
répond à un de nos besoins fondamentaux.
Magie de l'univers sonore, évidence ineffable de la
musique : être dépassé par un art qui semble d'une
toute autre nature que le monde, comme l'écrivait Arthur
Schopenhauer, qui semblerait presque pouvoir subsister
sans que l'univers existât. Le temps mystique de la
musique correspond à un cône au sommet duquel cherche
à monter l'âme, avant que celui-ci ne s'évapore
subrepticement. Car nous souhaitons tant avoir accès, ne
serait-ce que le temps d'une immense et merveilleuse
illusion qui se dissipe aussitôt, avoir accès à
quelque chose de plus haut et de plus bon que cette
réalité-là. Formidable mascarade, en effet, puisque la
musique ne cesse de revenir au silence éternel d'où on
l'a tiré. Et pourtant, qu'importe ! Tel Adagio (celui du
Second Concerto, celui de la Seconde
symphonie), ou tel Andante (celui du Premier
concerto, celui, peut-être le plus beau de tous, de la Sonate pour violoncelle), ne nous a-t-il pas sauvé et
délivré maintes fois ?
Nous avons besoin d'habiter quelque chose de plus grand
que nous, de plus parfait, et qui nous dépasse en nous
souriant. "Va, la nature sait le grand secret et
sourit", disait à peu près Victor Hugo. Il en
est ainsi de la musique. A voir comme elle encourage
notre promotion dans l'univers, on ne saurait comment
résister à récompenser chaque chose, chaque être du
monde :
| Brusquement,
écrit Cioran, besoin de témoigner de la
reconnaissance non seulement à des êtres mais
à des objets, à une pierre parce qu'elle est
pierre ... Comme tout s'anime ! On dirait pour l'éternité. |
Et quoi qu'en
disent certains sur la musique, il s'agit bien de l'impression
du corps tout entier à son audition, comme si le monde
montait en grade, littéralement. Certes, il ne s'agit
là que de notre propre désir et, au fond, la musique ne
fait que se présenter elle-même, et seulement elle,
vide de toute signification et de toute représentation.
Mais, comme l'a si bien écrit Stig Dagerman, "notre
besoin de consolation est impossible à rassasier ..."
Par
conséquent, le Léthé coule dans les mélodies de
Rachmaninov. A vous d'y engloutir vos sanglots...
"Des larmes et des Saints"
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