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Danses symphoniques
Rachmaninov
"appartenait au groupe des musiciens de Moscou qui,
je l'ai dit, "sentaient" plutôt qu'ils ne
raisonnaient [...]. C'est dans les compositions
de Tchaïkovski que ces hommes trouvaient leur idéal de
la musique : simplicité, richesse mélodique et profonde
émotivité."
-------Rachmaninov ne pouvait pas
composer des danses symphoniques à la manière, par
exemple, dun Rimski-Korsakov composant son -
magnifique - Capriccio espagnol : un "simple"
divertissement pour orchestre, ou un exercice formel et
technique. Et, en effet, son uvre échappe à
toutes les tentatives de classification. Des danses ? Oui,
mais imprégnées dévocations, où
lorchestre flamboie, à nouveau, sur le thème de
la vie et de la mort, où lon pressent ici ou là
la peinture non dune action mais dun esprit,
avec ses tourments et ses joies. Un poème symphonique ?
Après tout, Camille Saint-Saëns na-t-il pas
écrit dans ce registre une Danse macabre ? Mais
à nouveau le genre ne suffit pas : ces danses-là sont
plus quun poème symphonique, par leur écriture
personnelle, la liberté et les grandes ouvertures de
leur architecture, et, dune certaine manière, bien
moins, puisque nous n'y trouvons aucune narration ni mise
en scène orchestrale, malgré la richesse de leurs
colorations et de leurs motifs.
Quoi quil en soit, au-delà de ces interprétations, luvre charme et enchante, et en particulier la première danse, donc lélectrisation est immédiate. Les énergies rythmiques et incisives contenues dans son introduction, grisant avec une telle force lauditeur, séteignent tout dun coup lorsquun doux et élégiaque ballet, dune émotion ineffable, sinstalle sous les tendres et ondulantes notes du saxophone, noble et nostalgique. La musique continue lentement à danser, lorsque, dans un de ses sommets mélodiques, Rachmaninov fait entonner lélégante mais pensive complainte par lorchestre entier. Et cest dans une ultime et savoureuse rupture que lauditeur, totalement enivré et exalté, se fait à nouveau piéger en assistant au retour vif et percutant du premier thème, clôturant la première danse dans une sorte de carnaval où sintroduit avec tendresse le motif principal de la première symphonie, enveloppé de laine. Cest un peu tout lunivers musical de Rachmaninov qui est contenu dans cette seule pièce : une musique éclatante et brillante qui narrive pas, malgré tout son entrain et toute son énergie, à empêcher le tendre et mélancolique soliloque intérieur du compositeur Lauditeur, transporté, na guère le temps de respirer, puisque suivent deux autres danses, plus colorées mais sans aucun doute plus sombres (et en effet, la composition nous rappelle que nous approchons du « crépuscule » et de la « nuit »). La deuxième, sorte de mouvement lent aux allures de valse, ouverte par le grondement des cuivres, est portée par une mélancolie pensive, douce-amère, très vague et lointaine, la transformant un en rêve de pierre calme et presque insensible (comme le suggère Richard Eckstein, elle fait penser à une salle de bal hantée, hantée par une tristesse lourde et comme résignée). Mais la personnalité de Rachmaninov perce plus fortement encore dans le finale de luvre. Car si la dernière danse jouit dune écriture particulièrement endiablée et fantasque, avec ses débauches rythmiques, ses déflagrations et ses ruptures étourdissantes (de véritables chevauchées orchestrales), elle mêle malencontreusement une méditation sur la mort (on entend à nouveau, sorte de memento mori du compositeur, le thème du Dies Irae dans cette sorte de danse macabre centrale, la partition étant composée de trois parties, comme la première Danse) qui la rend à la fois décousue, un peu brouillonne, mais aussi, quelque part, assez touchante. Cependant, comme l'écrit Jim Svejda, au moment où la musique semblait "à coup sûr devoir être toute entière engloutie dans les ténèbres, une autre citation - celle de la vieille mélopée russe "Beni soit le Seigneur" - la ramène à la lumière". Une "triomphante exultation" mène alors l'oeuvre à sa conclusion où Rachmaninov écrit, en marge de la partition, "Alléluia".
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