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Oeuvres

 

Troisième concerto pour piano

 

Le lac russe de Lévitan

« Le premier thème de mon Troisième Concerto n’est emprunté ni au chant populaire, ni à la musique d’église. Il s’est tout simplement « composé lui même » ! [...] je ne pensais qu’à la sonorité. Je voulais « chanter » la mélodie au piano... et lui trouver un accompagnement adéquat... Rien de plus ! »
Rachmaninov

Puce Introduction

-------Autant l’ouverture du Second Concerto était dramatique et grave, autant le Troisième Concerto débute comme in medias res dans une calme et sereine promenade rurale ou maritime, autour d’une longue phrase mélodique, discursive, gaiement entonnée par le piano, qui a sans doute beaucoup fait pour la célébrité de la pièce :

Tchaïkovski et Rachmaninov restent les plus aimés [en Russie], note Dominique Fernandez, les plus souvent joués. Les premières mesures du Concerto pour piano n°3 de Rachmaninov sont vénérées comme une icône de saint Serge.

Mesures vocales, chantées avec les doigts, comme le souhaitait Chopin, aux accents slaves (voire orthodoxes, le musicologue Joseph Yasser trouvera d’ailleurs un cantique russe fort ressemblant), qui reparaîtront en divers endroits de la composition, afin de fédérer une œuvre complexe, imposante et magistrale.

Complexe, l’œuvre l’est en se trouvant au carrefour de deux continents : la Russie, d’où elle tire son inspiration, composée dans la calme propriété d’Ivanovka, baignée de nature, ainsi que la couleur et la clarté de sa voix, mélodique et slave ; et l’Amérique, pour qui elle était destinée à l’occasion de la tournée du compositeur en 1909, comme présent, mais également comme moyen, superbe, de conquérir le public. Ainsi trouve-t-on entrelacées des figures de style et de politesse aussi intrépides qu’acrobatiques à l’adresse des auditeurs (ornements, surenchères techniques, ruptures brillantes et savoureuses), manière de pousser le dialogue entre le piano et l’orchestre dans d’ultimes et d’innovants retranchements, ainsi qu’une saveur mélodique et poétique intacte depuis le
second concerto, sève harmonieuse et colorée dont regorge la partition.

A Ivanovka, ecrivant le troisieme concerto

Imposant, car le troisième concerto est l’un des plus longs du répertoire (près de 40 minutes, malgré les coupures envisagées par le compositeur) et sans aucun doute le plus difficile et le plus technique (dimension que le film Shine a largement popularisée). C'est d'ailleurs la principale critique émise dès sa création, et renouvelée depuis. Cioran la résume ainsi dans ses Cahiers : « A part quelques moments très beaux, beaucoup de remplissage qui gâte le morceau ». En outre, la partie pianistique est redoutable, y compris pour Rachmaninov lui-même (il répéta d'ailleurs inlassablement la partie solo sur un piano « muet » pendant la traversée de l’Atlantique). A ce propos, le New York Herald rapporta cette anecdote amusante, le lendemain de la première :

Monsieur Rachmaninov fut rappelé plusieurs fois par le public qui insista pour qu’il rejoue, mais il leva les mains par un geste signifiant qu’il était d’accord pour rejouer mais que c’étaient ses doigts qui ne l’étaient pas. Ceci fit beaucoup rire le public qui, à ce moment-là seulement, le laissa partir !

Josef Hofman, dédicataire de l’œuvre et formidable pianiste, refusa d’ailleurs de créer l’œuvre sur l’invitation du compositeur, évoquant la difficulté de la pièce, sorte de symphonie pour piano, ou de "Concerto éléphant" comme le note avec amusement Arthur Rubinstein.

Enfin magistral puisque le concerto réussi, à nos yeux (et ce, donc, malgré sa complexité, sa longueur, sa difficulté), à respirer merveilleusement et à captiver l’auditeur pour le ravir. La
mitraille d’arpèges de la cadence, l’ouverture fulgurante du troisième mouvement, entonné sans interruption, la mise en scène théâtrale mais dynamique et ingénieuse de la composition ne diminue en rien l’intérêt de ce monument, en partie slave, poétique et tourmenté, en partie américain, brillant et spectaculaire (toutes les biographies ont rapporté, par exemple, l’enthousiasme de Gustav Mahler qui, répétant en janvier 1910 le concerto avec Rachmaninov, insista pour qu’on accordât à l’orchestre un temps exceptionnel de préparation).

Si le troisième concerto est l'une des œuvres les plus plébiscitées de Rachmaninov (on le surnomma rapidement le "Rach3"), qui garde toujours sa place, d'ailleurs, dans le répertoire (les plus grands pianistes s’y sont risqués), elle n’est peut-être pas celle qu’il appréciera le plus. Après tout, le contexte de composition nous le rappelle : il s'agit, quelque part, davantage d'une oeuvre de commande, ou s'y rapprochant, formidable pièce de concert faite à l'intention du public américain, et certes moins une oeuvre personnelle, bien qu'elle porte indéniablement la marque de son auteur. Composée en quatre mois, sous la pression des délais, elle lui a d'ailleurs coûté quelques efforts. Dans une lettre à Morozov, il écrit :

Je ne peux rien te dire. Sinon qu’il me reste peu de temps, que ce que j’ai fait ne me plaît pas particulièrement, que composer est pénible, etc., etc. L’histoire habituelle.

Puce Description de l'oeuvre

Malgré cela, l’œuvre est une de ses plus grandes réussites orchestrales. Après la ré-exposition du thème dans le premier mouvement, accompagné d'un cœur de timbales comme vibrant d’inquiétude, le piano ne poursuit plus la belle promenade entonnée précédemment et se réfugie brusquement dans une rafale d’arpèges. L’orchestre semble alors comme haleter. Le piano lui-même s’effondre, et l’éphémère révolte est recueillie par un cortèges d’étranges violons (ainsi que l’écrit Jean-Louis Foucart, la composition s’organise dans les mouvements « d’un long ruban musical qui monte, enfle telle une marée jusqu’à son point culminant », et on sait quelle place occupe cette conception d’une culmination dans l’esthétique du compositeur, « pour redescendre ensuite »). L’œuvre repart comme défigurée, chancelante, le beau fleuve d’or qui coulait jadis laisse la place à un pianiste peinant, entre deux chutes, à gravir la mélodie. Puis, les lumières de l’orchestre s’éteignent peu à peu, non sans proposer une ultime fois au piano leur aide. Il refuse, sommant qu’on le laisse seul. L’univers s’éclipse, la cadence débute.

Barre Intermède personnel : la cadence Ossia Barre

Une cadence est, dans le répertoire concertant, un passage uniquement joué par le soliste. Rachmaninov en a composé deux : l’Ossia, qui est la cadence originale, grandiose, terrible et magistrale, éruption d’arpèges, et une seconde, plus courte, apparentée à un Scherzo, moins tragique (à noter cependant que les deux cadences se confondent dans la partie finale). Sur ses enregistrements, il joue la plus courte, notamment pour des raisons d’économie de temps, le format d’enregistrement de l’époque étant plus court qu’aujourd’hui, mais également pour une question de forme et d’unité de l’œuvre. L’Ossia, suprême protestation, est une avalanche fulgurante et impressionnante de notes. Horowitz, qui ne la jouait pas, disait qu’il ne fallait pas clore le concerto avant qu’il ne soit fini. En effet, la cadence originale est un morceau phénoménal, un des plus imposants dans son genre, qui intervient au milieu du tout premier mouvement du concerto. Elle fut donc vite remplacée (pour l'histoire, seul André Watts "combina" les deux cadences dans son enregistrement du troisième concerto)

Cependant sa beauté et son caractère tragique en font une pièce magistrale, et si elle n’est pas suggérée par son compositeur elle gagne à être redécouverte aujourd’hui (de nombreux pianistes, en premier lieu Evgeny Kissin, Boris Berezovsky ou encore Vladimir Ashkenazy, n’hésitent plus, à la suite de Cliburn, à la jouer). Cette cadence est un véritable attentat. Revenez sur vos pas et réécoutez le début de l‘oeuvre, vous ne sentirez qu’elle, vous ne penserez qu’à elle. La force religieuse de ce morceau est le surgissement de l’infini. L’infini du monde ? Non, du problème infini de l’homme dans ce monde. Elle est, dans un torrent monumental d’arpèges, l’éruption métaphysique dans nos vies. Un droit de regard sur cet univers, un ultimatum, voire un coup d'état...


Le problème qu’a posé le piano à l’orchestre dans le premier mouvement n’est pas résolu à l’ouverture du second, comme invitent à y penser les premières voix, dramatiques, des cordes. Le piano lui-même n’entre qu’à la trente et unième mesure dans un fracas sombre et grave. Mais la réconciliation entonnée dans ce beau et long mouvement ne servira que d’un intermède (« Intermezzo » est-il écrit) à une nouvelle frénésie rythmique et trépidante, comme Rachmaninov sait les confectionner pour ses finales de concertos et qu’il porte sans doute ici au sommet. Le troisième mouvement est joué sans interruption et s’ouvre sur un dialogue entre l’orchestre et le piano mémorable et virtuose, d’un dynamisme hors du commun. Extatique, rhapsodique, le concerto se termine alors, après moult variations et digressions (comme cette courte et soudaine « marche » de la section 69 à 71, irrésistible), sur les envolées festives voire héroïques d’un orchestre jubilatoire et triomphant et d’un pianiste amusé et séduisant (le dénouement de ce Concerto sert d'ailleurs de générique à l'émission de Patrick Poivre d'Arvor, Vol de nuit).

 

Pour continuer la découverte …

Informations
Concerto n°3 en ré mineur (opus 30)
Composé au cours de l'été 1909 à Ivanovka.
Daté du 23 septembre/ 6 octobre 1909.
Dédié à Joseph Hofmann. Première exécution à New-York le 28 novembre 1909, jouée par Rachmaninov sous la direction de Walter Damrosch. Orchestration et arrangement du compositeur pour deux pianos publiés par Gutheil en octobre 1910.
I. Allegro non tanto II. Intermezzo III. Alla breve

Extrait sonore
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