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Biographie


Deuxième partie de la biographie : La vie américaine
Deuxième partie :
La vie américaine
1918-1943

"Le soir où nous sommes allés l'entendre nous vîmes paraître un homme grand, voûté et mince avec une longue figure triste et les cheveux ras; il s'est assis devant son piano, a écarté les basques de son habit à la vieille mode, a remis, de sa grande main, une manchette en place et s'est alors tourné vers le public avec une expression qui voulait dire : "Oui, je suis un malheureux exilé obligé de jouer devant vous pour vos méprisables dollars et, en échange de toutes ces humiliations, je vous demande bien peu de chose : le silence."
Little Golden America : Deux célèbres humoristes soviétiques aux U.S.A., par Ilya Ilf et Eugène Petrov (paru pour la première fois en U.R.S.S. en 1936)

(1914-1918)
Exil de la Russie et exil de la modernité

En 1915, quand meurt brutalement Scriabine à l‘âge de 43 ans, il entreprend une tournée de concert en son honneur. La même année, c'est son ancien professeur au conservatoire, Taneïev, qui le quitte. En 1916, tandis que la situation politique du pays se dégrade, c’est le tour de son père (ces temps troubles inspirent en partie son dernier cycle d'
Etudes-Tableaux, opus 39, composé dans un état d'anxiété). Les gouvernements successifs nommés par Nicolas II, le Tsar, échouèrent quand vint son tour, le 15 mars 1917, d’abdiquer. La première révolution se leva alors. Rachmaninov souhaitait quitter la Russie mais l’Europe entière était encore en pleine guerre. Lorsque la seconde phase de la révolution s’activa, celle des Bolcheviks, il se trouvait dans son appartement de Moscou, ré-écrivant son 1er concerto et esquissant son quatrième … Quand lui vint une proposition, miraculeuse, d’une tournée de concerts en Scandinavie. Le 23 décembre, sa famille et lui quittent le pays définitivement : ils ne reverront plus jamais leur Russie natale. Il abandonne sa propriété, ses partitions, ses effets personnels et sa fortune. Il devait tout reconstruire une fois en Suède et compris bien vite que ses compositions ne lui suffiraient plus pour continuer à jouer des concerts : il lui fallait à présent devenir un véritable pianiste professionnel.

On ne s’improvise pas virtuose. Rachmaninov était un excellent musicien mais ne jouait en général que ses propres œuvres. Il lui fallait à présent se constituer un riche répertoire par un travail intensif et régulier. Tâche ardue pour un compositeur de 45 ans en exil … Lorsqu’il comprit que la Révolution s’installait durablement en Russie (en juillet 1918 le Tsar fut assassiné ), il quitta Oslo pour les Etats-Unis et arriva le 11 novembre 1918, jour de l’Armistice. Fin de la première guerre mondiale, début d’une ère nouvelle.

Rachmaninov se retrouva très vite assiégé par des propositions de toutes sortes : offres de concerts, de sociétés d’enregistrement, poste de chef d’orchestre etc. Mais il décida, dans l’espoir de rentrer un jour dans son pays, de poursuivre sa toute récente carrière de pianiste (en 1921, il est d’ailleurs sur le point d’obtenir ses papiers administratifs pour rentrer en Russie quand il doit rejoindre malheureusement l’hôpital). Ainsi commença pour le compositeur d’Oneg une nouvelle vie, faite de tournée et de concerts incessants qui dureront jusqu’aux tous derniers mois précédant sa mort, en pleine seconde guerre mondiale.

C'est peu dire que Rachmaninov fut également un exilé de la modernité. Les succès de Stravinsky et de Prokofiev, le triomphe croissant des nouvelles théories musicales accentuèrent encore son isolement. Une anecdote significative à ce sujet : une petite maison d'édition russe dont s'occuperont les filles de Rachmaninov publia en 1935 à Paris, La Muse et la Mode, une étude de Medtner qui attaquait violemment les compositeurs modernes jusqu'à et y compris R.Strauss. Comme l'écrit Frans C. Lemaire,

vu les liens qui les unissaient et leurs nombreux contacts, il n'est guère douteux que ces opinions étaient largement partagées par Rachmaninov.

On pourrait évoquer une seconde anecdote, plus amusante, à propos du même sujet. Elle est rapportée en ces termes par Carl Lamson :

L’un des incidents que j’ai gardé gravé dans ma mémoire est une conversation entre Rachmaninov et Fritz (Kreisler). Ils discutaient de Stravinski. Fritz lança généreusement : « Petrouchka est une belle pièce. » « Oui », répondit le monosyllabique Rachmaninov. « L’oiseau de feu aussi », poursuivit Fritz, se démenant pour donner une opinion favorable d’un confrère compositeur. « Oui » fut de nouveau le seul commentaire. Fritz fit une troisième tentative : « Et puis il y a le Sacre du printemps. » « C’est déjà moins bien », nota Rachmaninov. Fritz abandonna.

Rachmaninov terminera sa vie en Amerique


 

Intermède
Le pianiste virtuose

Si la "seconde vie" de Rachmaninov est moins féconde en oeuvre, son talent ne s'essouffle pourtant pas (qu'on pense, par exemple, aux
Variations Corelli, à la Rhapsodie sur un thème de Paganini, toujours si populaire, ou encore aux Danses symphoniques). Tous ses numéros d’opus sont écrits, hormis six. Si la figure du Rachmaninov compositeur ne s’éteint pas en 1917, celle d’un des plus grands pianistes du vingtième siècle s'établit véritablement à partir de l'exil. Extraordinaire interprète, il jouait sans théâtralité, le buste droit et le regard sévère (en "puritain", diront même les critiques américaines). Ses entrées sur scène étaient légendaires. L’homme à la stature élancée et à la coiffure militairement rasée s’avançait avec une démarche impériale jusqu’à sa machine.

Comme pour Liszt, la virtuosité n'était pas chez lui un but en soi, mais un moyen au service d'une intention sonore. Il faut y voir en réalité un point de départ, et non un point d'arrivée. Medtner disait de lui :

La gamme la plus simple, la cadence la plus simple, en un mot n'importe quelle forme, déclamée sous ses doigts, retrouve son sens original.

Il se fit particulièrement connaître par son interprétation de l’Appassionata de Beethoven, la Sonate en si mineur de Liszt et en si bémol mineur de Chopin ainsi que le Carnaval de Schumann. Nous avons conservé de lui une série d'enregistrements (et d'abord de ses propres oeuvres) qui nous permettent de juger véritablement de son talent.
I.S. Nikolski raconte, dans ses « Souvenirs », une anecdote célèbre sur Arthur Rubinstein à propos de Rachmaninov :

Je me rappelle une conversation qui eut lieu entre Lev Oborine et Arthur Rubinstein lorsque ce dernier vint en tournée à Moscou. Oborine demanda à Rubinstein qui était pour lui le meilleur pianiste du monde. Rubinstein réfléchit et dit : « Horowitz ». Oui, oui, Horowitz est le plus fort de tous. « Et Rachmaninov ? », demanda Oborine. A ce moment-là, comme s’il s’était ressaisi, Rubinstein dit : « Non, non. Vous parlez des pianistes, mais Rachmaninov c’est un … » et il leva les bras et regarda vers le ciel : il voulait dire par-là que Rachmaninov était un Dieu. 

Rachmaninov fut l'un des plus grands pianistes virtuoses du XXe siècle


Même la critique américaine, pourtant assez dure à l’encontre du compositeur, faisait un éloge de ses dons de pianiste. W.J Henderson écrit ainsi dans le Sun du 16 février 1930 :

L’interprétation de la Sonate en si bémol majeur de Chopin s’apparentait à un quod erat demonstrandum magistral et sans réplique. La logique était inébranlable, le plan invulnérable, la proclamation impériale. Il ne nous restait plus qu’à remercier les cieux de nous avoir fait vivre au temps de Rachmaninov et de nous avoir permis de l’entendre recréer ce chef-d’œuvre, de toutes les forces de son génie : un génie comprenant le génie.

De même, à la suite d’un récital donné en France le 2 décembre 1928, Arthur Hoérée écrira :

Mais c’est assurément dans Chopin (Fantaisie, Rondo, Valse en ré bémol, Scherzo en ut dièse, études) que la leçon de Rachmaninov est précieuse. Ce Russe nous délivre enfin des nombreux pianistes qui transforment Chopin en un cataclysme sonore.

Imposant, sévère, possédant un écartement des doigts colossal (sa main gauche pouvait couvrir plus de treize notes, presque deux octaves), Rachmaninov jouait du piano comme il gérait sa vie : avec ordre, impassibilité, profondeur, pudeur et respect. Cela ne l’empêchait pas d’être, à l’occasion, un peu plus russe, un peu plus tourmenté, voire un peu tzigane, ardent et flamboyant. Nathan Milstein le décrivait jouant Chopin « comme Genghis Khan, comme un cosaque sabre au clair ». Dans ce domaine, il restera un modèle absolu. Mais dans celui de la composition ?


 

(1918-1934)
L’automne musical

Il lui reste plus d’une vingtaine d’année à vivre et elles se partagent entre les tournées aux Etats-Unis et à l’étranger, les vacances entre amis russes exilés et une famille qui s’agrandit de plus en plus, avec les petits enfants. Car son exil de Russie a comme, à nouveau, gelé ses capacités créatrices, d’autant que son intense activité de pianiste l’empêche de trouver le temps et le calme propice à la composition. Son ami Morozov a beau lui envoyer depuis Moscou des idées et des suggestions, il les « range dans [son] porte-folio en attendant la renaissance »…
Dans une interview donnée au Monthly Musical Record il explique :

C’est peut-être la paresse, ou l’usure liée à l’agitation des concerts, ou c’est peut-être que le genre de musique qu’il m’importe d’écrire ne paraît plus acceptable aujourd’hui … Et la véritable raison n’est peut-être aucune de celles-là. Car, en quittant la Russie, j’ai laissé derrière moi l’envie de composer. En perdant mon pays, je me suis aussi perdu moi-même. Dans cet exil, loin de mes racines et de mes traditions, je ne trouve plus l’envie de m’exprimer.

Mais, en réalité, toutes les partitions à venir attestent que la qualité de son inspiration n’a aucunement baissé. Une certaine évolution s'observe même dans le sens d'une intégration d'éléments musicaux du XXe siècle, que ce soit l'impressionnisme, la vigueur harmonique et rythmique d'un Honegger ou d'un Prokofiev, ou l'esprit de la musique américaine (il assiste d’ailleurs avec enthousiasme à la création, le 12 février 1924, de la Rhapsody in Blue de George Gershwin, Gershwin dans lequel Theodor W. Adorno voyait justement le successeur légitime de Rachmaninov - ce qui était chez lui, évidemment, une critique).

En 1926, soit huit ans après avoir quitté la RussieIl voyage beaucoup, à la fin de sa vie, pour les différentes tournées et concerts auxquels il participe., il interrompt ses concerts pour composer à nouveau une grande œuvre, le nostalgique et touchant 4eme concerto, mais à partir d’esquisses datant d’avant l’exil. L’œuvre sera de nombreuses fois retravaillée comme autant de marques de fragilité et de manque de confiance. Un peu maladroit et décousue, ce concerto, pourtant charmant et mélancolique, est accueilli de manière mitigée. Il connaîtra une courte carrière, puisque Rachmaninov le supprimera même provisoirement de ses programmes. Le coup porté au compositeur le renvoie à nouveau dans son silence, comme pas réaction. En 1929, sa mère meurt. En 1931, il compose d’intimes et délicates Variations sur un thème de Corelli. A nouveau, la réception est moyenne. La même année, suite à une lettre ouverte cosignée par Rachmaninov contre le régime soviétique, sa musique est bannie par décret. En 1934 néanmoins, à la faveur d’un rétablissement des relations diplomatiques entre l’URSS et les Etats-Unis, l’interdiction est levée. Il accueille cette nouvelle avec plaisir et retrouve de l’enthousiasme dans la composition de sa célèbre Rhapsodie sur un thème de Paganini (opus 43, 1934), fantaisie pour piano et orchestre aux allures de concerto qui sera plébiscitée aux Etats-Unis et en Europe.


 

(1934-1943)
Les dernières années

S’il connaît un succès remarquable en tant que pianiste, sa santé se dégrade peu à peu, et avec elle son moral. Il fait de plus en plus de séjours en cure et à l’hôpital. Début 1932, il a un trou de mémoire au milieu du
second concerto. L’année suivante, il est pris d’un violent lumbago pendant un récital à San Antonio et fait baisser le rideau lors de ses entrées et de ses sorties. En 1936, il achève avec difficulté une nostalgique troisième symphonie, qui semble chanter en secret la Russie de son enfance. Elle sera à nouveau "boudée" par le public. Le 11 avril 1938, il apprend la mort d’un de ses plus proches amis russes, Chaliapine, qui l’affecte profondément. L’atmosphère politique inquiétante qui régnait en Europe commençait alors à se faire de plus en plus apparente. Le 23 août 1939, le compositeur quitte le vieux continent où il avait ses habitudes et avait établit sa résidence de vacance. Il ne reverra plus sa fille Tatiana, restée en France.
En 1940, dernière étincelle, il compose ses
Danses symphoniques, ultime testament musical où abondent les citations de son œuvre. La saison 1942-1943 est la dernière (il existe à ce propos une anecdote assez amusante concernant l'année 1942 : quoique vivant tous deux à proximité, Stravinsky et Rachmaninov s'étaient jusqu'alors évités. Un soir d'été, celui-ci sonna à la porte des Stravinsky pour les inviter à dîner, précisant qu'on "parlerait russe mais pas de musique". Stravinsky rendit la politesse le 8 août). A son arrivée à Chicago se déclare le cancer du poumon qui l’emporte quelques semaines plus tard, le 25 mars 1943, à Beverly-Hills, quatre jours avant son soixante-dixième anniversaire, et quelques jours seulement après avoir été naturalisé américain.

Sa tombe à Beverly-Hills


 

Bis
Aujourd’hui

Reste donc une œuvre de compositeur, quarante cinq numéros d’opus forts variés - Symphonies, Opéras, Concertos, musique de chambre - que l'historiographie "dominante", si l'on peut dire, accueillera difficilement (il a fallu, par exemple, attendre 1980 pour voir le célèbre dictionnaire Grove's, bible de la connaissance musicologique, contribuer, dans un nouvel article, à une réestimation de l'oeuvre de Rachmaninov). Si elles ont longtemps fait l’objet d’une sorte de mépris à peine éclipsé par le respect dû à ses dons de virtuose, les compositions de Rachmaninov commencent à regagner, depuis plus d’une vingtaine d’année, une place relative dans l’histoire de la musique. Nous n’avons cependant pas écrit ce site dans cette perspective. Nous cherchons simplement à fournir à l’auditeur de quoi connaître et apprécier la musique du compositeur russe. Ainsi que l’écrit Vladimir Ashkénazy :

Comme nous continuerons à aimer, à pleurer et à mourir, la musique de Rachmaninov gardera toujours pour nous une force et une signification universelle.

C’est cette « signification universelle » que nous voudrions raviver, entretenir et partager ici.

 

 

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